Nous sommes nombreux à suivre une éthique minimaliste qui ne limite notre liberté individuelle que quand elle vient nuire aux autres. Mais cette éthique ne fonctionne pas et ne nous aide pas à viser le bien commun. 
Une opinion de Laura Rizziero, professeur de philosophie à l'Unamur.

L’Institut de recherche en philosophie de l’Université de Namur (ESPHIN) organise en ce mois d’octobre un Colloque international de trois jours sur "l’Éthique en questions" (*), en présence d’experts renommés venant des quatre coins du monde. Mais pourquoi donner une telle place à l’éthique, alors que d’autres thématiques plus "urgentes" mériteraient une recherche approfondie, comme par exemple les développements de l’intelligence artificielle ou la transition de nos sociétés vers des nouveaux modèles anthropologiques, écologiques, sociaux, économiques, politiques ?

Notre éthique est minimaliste

La société contemporaine semble avoir fait l’impasse de l’éthique, surtout de celle qui est assimilée à un ensemble de préceptes contraignants qu’on aurait le devoir de suivre. La philosophie elle-même a développé une stratégie pour canaliser ce refus. Le philosophe Ruwen Ogien a thématisé une "éthique minimaliste" fondée sur l’expression maximale de la liberté individuelle, et dans laquelle un seul principe est d’application, celui de la "non-nuisance" envers autrui, ce principe étant considéré comme le seul nécessaire pour garantir la liberté à tous. Aujourd’hui, d’ailleurs, nombreux sont ceux qui, souvent à leur insu, acquiescent aux principes de l’éthique minimaliste dans leurs choix quotidiens. Et cela se produit aussi au niveau de la société et des institutions, car nombre de règles du vivre ensemble - voire des lois - sont établies à partir de ces principes de liberté individuelle et de non-nuisance.

Prenons par exemple le principe de neutralité : si chacun peut exprimer ses convictions dans la sphère privée de son existence, mais qu’il faut s’abstenir d’utiliser des signes renvoyant à ces mêmes convictions dans la sphère publique, c’est essentiellement pour ne pas nuire à autrui en respectant sa liberté de conviction. Ce principe, bien que considéré par beaucoup comme objectif, repose de fait sur une prise de position guidée par une éthique minimaliste.

Une éthique qui ne marche pas

Or, en soi, on pourrait croire que le principe de "non-nuisance" est adéquat pour fonder une éthique universelle dans un monde de plus en plus complexe et multiculturel, dans lequel la référence à des valeurs communes devient impossible. Le problème est que ça ne marche pas. Et cela pour deux raisons au moins.

D’une part parce que la "liberté individuelle" est de fait une construction de l’esprit : aucun être n’est libre de façon absolue et individuellement, son existence étant liée à son environnement et aux autres êtres de qui il dépend.

Et d’autre part, parce que le principe de "non-nuisance" comme seule limite assignée à l’expression de la prétendue "liberté individuelle" n’est pas en mesure de garantir un comportement adéquat et réellement respectueux d’autrui. En effet, la frontière entre la poursuite de son intérêt et la "non-nuisance" envers autrui est difficile à identifier, aussi bien dans la sphère privée que publique.

Où s’arrête la liberté individuelle ?

Citons en exemple le cas de Publifin. Certes, on a eu sans doute raison de dénoncer le fonctionnement de cette intercommunale pour sa gestion douteuse des ressources publiques. Mais les principaux responsables de ce montage ont continué à se défendre des accusations de malfaisance en invoquant le droit à leur liberté d’entreprendre, et en arguant que cette liberté avait permis de créer des milliers d’emplois et d’augmenter le profit de l’entreprise (comme le prouve la création de la filiale privée Nethys très florissante). Quand certains ont crié au scandale d’une représentation politique corrompue favorisant ses propres intérêts au détriment du bien commun, d’autres y ont vu l’expression d’une liberté individuelle licite, créant des opportunités sans nuire à personne.

Cette divergence de points de vue prouve que la frontière entre les libertés individuelles et le principe de non-nuisance n’est pas facilement identifiable, et que cette difficulté ne favorise aucunement un agir respectueux de la collectivité.

Nous pourrions citer d’autres sujets où s’observe la même impossibilité d’identifier cette frontière : la bioéthique (don/vente d’organes, GPA…) ou encore la justice sociale (rémunération exorbitante de certains patrons). La reconnaissance, dans les faits, de l’incapacité de situer cette frontière ténue entre liberté individuelle et non-nuisance a amené de nombreux spécialistes à se réinterroger sur le besoin d’éthique pour réguler les comportements individuels et collectifs.

Viser le bien commun

Nous avons donc cruellement besoin d’éthique aujourd’hui. Certes, probablement pas d’une éthique du devoir moral, mais d’une éthique qui repositionne la visée du bien commun au cœur de tout agir. Il me semble que les jeunes qui marchent pour le climat en témoignent. Leur combat est en effet animé uniquement par la visée d’un bien commun : la protection de la planète qui appartient à tous, y compris aux espèces non humaines ! C’est le mythe omniprésent à notre époque de la liberté individuelle et du principe de "non-nuisance" qui a tant contrarié la visée du bien commun. Et c’est pourquoi nous avons besoin, aujourd’hui, de repositionner l’éthique et la visée du bien au cœur de l’agir dans tous les secteurs de l’activité humaine : environnement, soins de santé, politique, justice sociale, éducation, culture, etc. Nous en avons besoin pour sauver notre terre et nos sociétés malades. C’est cette visée du bien commun que les jeunes marchant pour le climat rappellent avec insistance. Et si on les écoutait ?

(*) Infos : https://esphin.unamur.be/inauguration