Opinions

Une opinion de Julie Frère, porte-parole de Test-Achats.


Tout le monde en parle : la nouvelle monnaie "Libra", présentée par Facebook, est censée venir bouleverser le monde des paiements. De nombreuses questions, notamment en matière de sécurité, concurrence et vie privée, se posent. Mais la vraie question c’est de savoir si le Libra représentera réellement une valeur ajoutée pour les consommateurs ? Ou s’il s’agit seulement de la dernière spéculation d’un acteur déjà devenu dominant en utilisant abusivement les données des consommateurs, et qui veut maintenant se servir de sa plateforme pour monétiser sa domination mondiale ? Test Achats et ses organisations sœurs demandent des preuves solides et les garanties nécessaires pour s’assurer que ce projet soit mené en faveur des consommateurs. Les organisations se disent prêtes à siéger à la Libra Foundation pour les y représenter.


Un marketing bien rodé

C’était à la une des journaux du monde entier : le plan ambitieux de Facebook de lancer, dans la première moitié de 2020, une nouvelle monnaie numérique appelée "Libra" (stockée dans un portefeuille numérique "Calibra"), est censé transformer la façon dont l'argent circule dans le monde. La possibilité de créer une unification des paiements à l'échelle mondiale et à un coût potentiellement assez bas peut certainement sembler révolutionnaire et attrayante. Il n'y a aucun doute, d’un point de vue marketing, le Libra a connu un bon départ. Pourtant, peu d’informations officielles solides et de détails techniques ont été dévoilés.

Des questions essentielles encore en suspens

Euroconsumers – réunissant des organisations de consommateurs en Belgique (Test Achats), Italie (AltroConsumo), Espagne (OCU), Portugal (Deco Proteste) et Brésil (Proteste) – salue les idées innovantes comme le Libra, qui peuvent, en théorie, créer des opportunités pour les consommateurs. Toutefois, à moins d'un an du lancement officiel, de nombreuses questions urgentes pour les consommateurs sont encore en suspens :

1) Quels sont les coûts liés à l'utilisation du Libra et comment la sécurité des transactions sera-t-elle assurée ?

Comme le Libra ne sera pas l'Euro, des coûts de transaction seront imputés aux consommateurs. On ne sait pas encore dans quelle mesure. Une autre question importante concerne la sécurité des transactions. Pour pouvoir accéder à son compte bancaire, une authentification forte est requise. En sera-t-il de même pour le Libra ?$

2) Et si je suis piraté ?

Facebook indique qu'en cas de piratage informatique ou autre type de fraude, toute perte subie par les consommateurs sera intégralement remboursée par Calibra. Mais aucune information n'est disponible sur les conditions qui s'appliqueront et il n'est pas certain que la plateforme Calibra aura même les moyens financiers de rembourser tous les consommateurs lésés.

3) Est-ce que le commerce en monnaie Libra est légal ?

Les autorités de marché nationales pourraient considérer que les transactions en Libra, via la plateforme Calibra, sont illégales dans certains cas. Par exemple, en Belgique, il est illégal d'offrir aux consommateurs la possibilité d'investir dans des produits d'investissement en cryptologie monétaire.

4) Comment Facebook protégera-t-il les consommateurs contre d'éventuelles activités criminelles de blanchiment d'argent ?

Pour le moment, on ne sait pas encore très bien quels mécanismes de lutte contre la fraude et le blanchiment d'argent Libra/Calibra va mettre en place. Du côté des consommateurs, il s'agit là d'une préoccupation évidente, car les consommateurs pourraient être impliqués dans des activités criminelles à leur insu.

5) Y a-t-il des risques d’un point de vue fiscal ?

Le calcul du gain et/ou des pertes générés par des transactions en Libra ne sera pas une sinécure. Ces difficultés risquent d'exposer les consommateurs (contre leur gré) à la fraude ou à l'évasion fiscale.

6) Le Libra respectera-t-il le droit européen de la consommation ?

Etant donné qu’on ne dispose pas encore d'informations concernant les conditions générales de Libra/Calibra, Euroconsumers n’est pas en mesure de vérifier aujourd'hui leur conformité avec toutes les lois et réglementations de protection des consommateurs, comme le droit pour les consommateurs d'avoir accès aux tribunaux de leur lieu de résidence.

7) Nos autorités sont-elles en mesure de superviser le Libra et de garantir aux consommateurs qu'il peut être utilisé en toute sécurité ?

Les premières réactions du monde politique et des régulateurs semblent indiquer le contraire. Le Congrès américain a demandé de suspendre le projet, les régulateurs britanniques sont toujours en train d'examiner la question, et la Banque centrale européenne a admis qu'elle n'avait pas de règles claires en place pour un tel scenario.

8) Qu'en est-il de la concurrence et du choix des consommateurs ?

Facebook est déjà grand et puissant, pour ne pas dire immense. Le Libra renforcera encore sa position dominante et sa position sur le marché mondial. Bien que Calibra ne soit pas présenté comme étant une appli exclusive à Facebook, dans la pratique, elle risque de favoriser les produits Facebook tels que WhatsApp et Messenger. Avec une concurrence réduite et, par conséquent, moins de choix pour les consommateurs.

9) Où se situe cette société ?

Récemment, un journal italien a découvert que le lieu où l’Association Libra – qui financera et contrôlera le nouveau projet de Facebook - est censée avoir son siège, est occupé par une entreprise offrant des espaces de travail en commun ?

10) Quid de la protection des données ?

Facebook déclare qu'elle n'utilisera pas les informations financières contenues dans le porte-monnaie numérique Calibra à des fins de ciblage publicitaire... à moins que le consommateur ne donne son consentement. Malheureusement, tout le monde connait désormais les antécédents de Facebook en matière d'utilisation des données des consommateurs, de demande de consentement et, plus généralement, de respect de la loi fondamentale sur la vie privée. Les organisations réunies au sein d’Euroconsumers, en ce compris Test Achats, ont même introduit des recours collectifs dans quatre pays contre Facebook pour utilisation abusive des données des consommateurs. Plus de 250.000 consommateurs ont déjà rejoint cette bataille commune et attendent une compensation adéquate.


Dans le cas de Libra, les enjeux sont évidemment très élevés. Grâce à l’immense base de données des utilisateurs payant en Libra, Facebook pourra relier les transactions à des individus spécifiques. Et qui sait ce que la société américaine nous réserve ensuite ? Elle a déjà mentionné s'intéresser de près au crédit à la consommation et a déposé un brevet sur la façon d'utiliser les interactions sociales pour évaluer la solvabilité des consommateurs.

Pas sans les consommateurs !

Pour que son projet d’envergure puisse se concrétiser, Facebook aura besoin de l’adhésion des consommateurs. Après tout, il s'agit de leur argent et de leurs données. Or, jusqu’à présent, Facebook & consorts ne les ont pas impliqués d’une quelconque façon.

On peut dès lors légitimement se poser la question : le Libra représentera-t-il réellement une valeur ajoutée pour les consommateurs ? Ou s’agit-il seulement de la dernière spéculation d’un acteur déjà devenu dominant en utilisant abusivement les données des consommateurs, et qui veut maintenant se servir de sa plateforme pour monétiser sa domination mondiale ?

Les organisations d’Euroconsumers, dont Test Achats fait partie, demandent des preuves solides et les garanties nécessaires pour s’assurer que ce projet soit mené en faveur des consommateurs. Si celles-ci devaient être apportées, Euroconsumers se dit prêt à siéger à la Fondation Libra, pour faire entendre la voix des consommateurs. Parce que c’est là que devraient se trouver les consommateurs si le projet Libra est réellement un projet fiable. Parce qu’il n’y a pas d’innovation si celle-ci ne bénéfice pas aux consommateurs.