Une opinion de Lieven Annemans, professeur d’Économie de la santé à l'UGent et expert de la Celeval. Ce texte est co-signé par le Professeur Pierre-François Laterre et le Docteur Mélanie Dechamps, Soins Intensifs, Cliniques universitaires Saint Luc (UCLouvain).

Il y a environ six mois, notre société a été ébranlée par un maudit virus. Ce petit machin, appelé SARS-CoV-2, s’est effroyablement installée dans notre pays. Nous avons eu de nombreux morts et malades graves à déplorer et la situation belge fut encore pire que celle de la plupart des autres pays européens. Nous pouvons dès lors être heureux et reconnaissants que nos virologues/épidémiologues, prestataires de soins de santé et décideurs politiques, étroitement impliqués dans cette crise, aient travaillé d’arrache-pied et avec sagesse afin d’éviter le pire malgré toutes les difficultés.

Toutefois, six mois plus tard, nous sommes dans une autre phase. Et il y a deux bonnes nouvelles. Tout d'abord, dans cette phase, nous constatons un taux de mortalité sensiblement inférieur chez les personnes touchées par le virus, grâce peut-être à une meilleure connaissance de la maladie. Deuxièmement, grâce à un testing beaucoup plus large, et surtout au bon suivi des personnes qui ont eu un contact à risque, nous sommes maintenant en mesure de réagir beaucoup plus rapidement. D'énormes efforts sont actuellement mis en œuvre à tous les niveaux pour y parvenir.

Le nombre réel d'infections

Mais maintenant, le problème est le suivant : en raison de cet élargissement du testing, nous diagnostiquons évidemment de plus en plus d'infections. En effet, dans une telle pandémie, il y a les chiffres officiels, le nombre d'infections connues par jour, mais il y a aussi les chiffres "cachés", à savoir les infections qui sont effectivement présentes mais que nous ne connaissons pas parce que nous ne testons pas tout le monde. Les chiffres connus et les chiffres "cachés" forment ensemble le nombre réel d'infections. Ainsi, pendant toute cette pandémie, il y a eu et il y a encore beaucoup de personnes réellement infectées qui ne figurent pas dans les statistiques. Durant toute cette pandémie il y avait donc des personnes effectivement infectées mais qui n’étaient pas comptabilisées dans les statistiques. Cela explique les chiffres "cachés". Au début de la crise, selon les biostatisticiens, nous pouvions multiplier le nombre de cas confirmés par 30 afin d'avoir une idée de l'ampleur des chiffres de contamination réelle et donc des chiffres correspondant à la réalité. Ce raisonnement était logique car à l'époque, pratiquement seules les personnes hospitalisées en raison de la Covid-19 étaient testées.

Que se passe-t-il ces dernières semaines ? Nous testons un plus grand nombre de personnes pour le virus, en révélant progressivement ces chiffres "cachés". Comparons cela avec une salle qui contient environ 100 personnes et qui est complètement obscure. En allumant un projecteur sur une partie de la salle, vous verrez soudain une dizaine de personnes. En dirigeant un deuxième projecteur sur une autre partie de la salle, vous découvrirez 10 personnes supplémentaires. Au plus vous utilisez de projecteur, au plus le nombre de personnes visible devient grand. C’est ce qu’il se passe avec les diagnostics du Covid-19. Plus nous faisons de tests, plus les chiffres auparavant "cachés" deviennent visibles. Nous savions déjà qu'ils étaient là, mais nous les rendons visibles maintenant.

Tout ceci nous conduit à quelque chose de surprenant: en testant plus et en mettant ainsi en lumière les chiffres "cachés", nous avons l’impression qu'il y a plus de personnes contaminées, alors que la vraie raison est qu'en testant plus, nous mettons ces personnes infectées simplement plus en évidence. Il n'y a donc pas plus d’infection, mais nous diagnostiquons plus et mieux qu'auparavant. C’est une bonne chose, surtout parce qu'avec cette capacité de dépistage accrue, l'accent est mis sur la surveillance et le dépistage des personnes qui ont eu un contact à haut risque.

Quel est donc le problème, la cause de cette panique et de l'incrédulité de ces dernières semaines ? Pour évaluer la gravité de la pandémie, on utilise toujours le nombre de cas confirmés par jour ou par 14 jours, mais rapporté pour 100 000 habitants. Et bien sûr, en testant plus de personnes et en mettant en évidence ces chiffres "cachés", on est tenté de penser que le nombre d'infections augmente. Prenons un autre exemple. Si, dans une province ou ville, on décidait de tester encore plus à partir de maintenant, beaucoup de cas réels supplémentaires seraient révélés, mais... il y a de fortes chances que cette province ou ville deviennent complètement rouge sur la carte. Conséquence : la peur et le désastre pour la vie économique locale s’installeraient. Cependant, les contaminations n’auraient en fait pas augmenté, on aurait simplement révélé un plus grand nombre d'entre elles. Un autre exemple au niveau européen, car c'est le même calcul malheureux qui y est utilisé : la meilleure façon pour notre pays d’être bien noté maintenant en Europe serait de diviser par deux le nombre de tests dans la population. La Belgique passerait ainsi de l'orange au jaune. Voilà ce qu’il se passe.

Ne paniquons pas, mais soyons vigilants

Que pouvons-nous faire, alors ? Je lance un appel. Tout d'abord à tous ceux qui communiquent sur les chiffres par le biais des médias et d'autres canaux. Évitez les informations trompeuses et les interprétations erronées qui ont lieu depuis des semaines. Il faut souligner le côté positif d'un plus grand nombre de tests : nous réagissons plus vite et mieux face au virus. C'est ce qui se passe actuellement. Il est mieux d’examiner l'épidémie au plus près à travers des chiffres qui tiennent compte du nombre de tests et des personnes testées. Quel pourcentage de la population est-il positif ? Cela fait des semaines qu'il se situe aux alentours de 3-4 %. Cela n'indique donc pas une augmentation de l’épidémie. Peut-être devrions-nous également examiner de plus près le nombre d'hospitalisations et le profil des personnes hospitalisées. Ces chiffres sont encore faibles et du même ordre de grandeur qu'il y a un mois, soit environ 40 par jour (à titre d’information, chaque jour dans notre pays, environ 7000 personnes sont hospitalisées pour toutes sortes de raisons ; le Covid-19 représente actuellement moins de 0,5% de ces hospitalisations).

Pas de raison de paniquer donc, ni de s’en moquer, mais bien de faire preuve de vigilance. C'est pourquoi je lance un appel à la population. Nous sommes encore dans une période difficile. Ce virus effrayant est toujours parmi nous. Et ce sont surtout les personnes âgées et les personnes atteintes d'autres maladies graves qui sont les plus exposées aux complications. Il est important, peut-être pour les mois à venir, de continuer à suivre les mesures de base telles que le maintien de la distance physique, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur, et de porter un masque à l’intérieur lorsque la distance physique ne peut être garantie (comme dans les transports publics ou dans les supermarchés). Il nous appartient également d'adopter une attitude altruiste envers nos concitoyens les plus vulnérables. Nous pouvons faire une grande différence en ne les infectant pas mais en leur procurant malgré tout la chaleur et l’affection nécessaire.

Pour des mesures équilibrées

La situation actuelle nous permet de prendre des mesures plus équilibrées que celles que nous connaissons depuis des semaines. C'était également la demande explicite des hommes et femmes politiques pour le nouveau Celeval 2.0 : recommander des mesures équilibrées et harmonisées. Il faut maintenant oser remettre en question la bulle de 5, la quarantaine de 14 jours, les masques dans les écoles, les masques en plein air,... Si, à ce stade de la pandémie, l’intérêt de ces mesures ne l'emporte pas sur leurs inconvénients psychologiques, sociaux et économiques, nous devons oser abandonner ces mesures. Mes recherches portent sur la qualité de vie et la qualité de la société. Dans la lutte contre le virus, nous ne devons pas détruire cette société. Dans l’éventualité où la situation se détériorerait réellement (et ceci n’est pas impossible), nous devrions garder en réserve ces mesures ou d’autres plus strictes encore pour plus d’efficacité. Et si tout le monde comprend alors le pourquoi des mesures, les tenants et les aboutissants, nous serions dès lors tous capables et désireux de mieux les respecter.

Nous sommes maintenant au stade où nous pouvons recommencer à vivre malgré tout. Organiser une fête entassés les uns sur les autres, n’est pas encore à l’ordre du jour. Rester vigilant, suivre des mesures raisonnables, et surtout prendre soin les uns des autres, tel est le défi des prochains mois.

Contribution reçue le 17 septembre, soit avant que le Celeval ne demande aux experts de ne plus s’exprimer dans les médias.