Une opinion de Dominique Lafontaine, professeure en sciences de l'éducation à l'Université de Liège (1).


Faut-il réduire le nombre d’élèves par classe ? La question revient régulièrement sous les feux de l’actualité. Les syndicats enseignants le demandent. Depuis 2017, le ministère français de l’Éducation nationale en a fait l’une de ses priorités, à travers le dédoublement des classes de CP et CE1 dans les zones d’éducation prioritaire. Et, lors de la conférence de presse du 25 avril dernier, le président de la République a plaidé pour un plafond général de 24 élèves par classe de la grande section de maternelle au CE1.


On considère souvent que des effectifs moindres permettent une ambiance de travail plus sereine et un suivi plus personnalisé des élèves, l’enseignant ayant plus de temps à consacrer à chacun. Mais cela conduit-il vraiment à de meilleurs apprentissages ? Quel est le coût d’une telle mesure en regard de son efficacité ? Faut-il la généraliser ou la réserver à certains contextes ?

Un environnement complexe

En quatrième année de primaire (CM1), la taille moyenne des classes oscille en 2016 de 19 élèves en Autriche à 27 élèves en Angleterre, d’après l’enquête internationale IEA PIRLS. Avec 25 élèves par classe en moyenne, la France se situe en haut de l’échelle.

Idem en ce qui concerne les élèves de 15 ans. Dans les pays de l’OCDE, ils évoluent dans des classes d’environ 26 élèves. Le nombre minimum est de 19 élèves dans la communauté flamande de Belgique et en Finlande, le maximum est de 36 à 37 élèves au Japon et au Mexique. En France, la taille moyenne est de 29 élèves, c’est la valeur la plus haute observée pour les pays européens.

Beaucoup d’enseignants, de parents, d’élèves pensent que réduire ces effectifs aurait un impact positif sur la réussite scolaire. Mais que disent les recherches à ce propos ? Il en existe deux types : les études dans des classes normales, en milieu naturel, et les études dites expérimentales.

Dans les premières, on met simplement en relation les résultats des élèves à leurs tests avec le nombre d’élèves que compte la classe. Les conclusions de ces recherches vont à l’opposé de ce que l’on attendrait : dans le primaire il n’y a pas de lien statistique entre taille des classes et résultats, dans le secondaire les résultats sont nettement meilleurs dans les classes plus nombreuses.

Pourquoi ce résultat surprenant ? Tout simplement parce que d’autres critères interfèrent avec la taille des classes. Les classes les plus chargées se situent souvent dans l’enseignement général, dans les établissements réputés et en milieu urbain. Les classes techniques et professionnelles, ainsi que les sections réservées aux élèves en difficulté, comptent en général des effectifs plus limités.

Il faut bien entendu s’abstenir de conclure de cette corrélation que les classes plus nombreuses seraient bénéfiques et qu’il faudrait donc… augmenter la taille des classes. C’est le fait qu’on dirige plus souvent les élèves en difficulté scolaire vers les classes les plus légères qui explique ce résultat.

Questions pédagogiques

Dans les études expérimentales, certains élèves vont, pour les besoins de la recherche, être placés dans une classe à effectifs réduits (moins de 17 élèves, par exemple) et leurs résultats seront comparés à ceux de camarades présentant des caractéristiques identiques placés dans une classe « normale », plus nombreuse (plus de 25 élèves par exemple).

Ces études peuvent s’étaler sur quelques mois seulement, sur une année scolaire, voire sur plusieurs. Le principe est d’évaluer si les acquis des élèves placés dans les petites classes évoluent mieux.

Les effets observés sont loin d’être spectaculaires : ils sont limités, proches de zéro, ou légèrement positifs. Les effets ne se font réellement sentir qu’en dessous d’un seuil très bas, de 15 élèves, voire 10 élèves par classe. Notons au passage que d’autres mesures pédagogiques, comme la pratique de l’évaluation formative, le tutorat ou l’apprentissage coopératif ou le groupement d’élèves par niveau (de manière temporaire et flexible) ont des effets bien plus nets.

La réduction de la taille de la classe n’a d’effet que si elle induit ou autorise d’autres changements de type pédagogique, autrement dit si l’enseignant modifie sensiblement ses pratiques. Or les observations menées en classe montrent que des enseignants peuvent continuer à enseigner de manière frontale et peu individualisée devant une classe de moins de 17 élèves, tandis que d’autres ont des pratiques innovantes et différencient leur enseignement dans des classes de 25 élèves.

Si elle est populaire, la réduction des effectifs présente la particularité d’avoir un coût considérable pour le système éducatif, car elle suppose un recrutement d’enseignants supplémentaires. En conséquence, à l’issue d’une analyse coût/efficacité, la réduction de la taille des classes n’apparaît pas comme une mesure à privilégier en première ligne. Mieux vaut soutenir des politiques et des pratiques pédagogiques qui ont des effets plus robustes avérés.

De surcroît, dans des systèmes éducatifs où la pénurie d’enseignants qualifiés menace ou est déjà une réalité, une politique généralisée de réduction des effectifs de classe risque d’engendrer ou d’aggraver la pénurie, ce qui aurait des effets désastreux, en particulier pour les enfants des zones dites sensibles, moins attractives pour les enseignants.

Ce que les recherches sur la taille des classes montrent en revanche, de manière consensuelle, c’est que la réduction de la taille des classes, si elle s’avère peu avantageuse à l’échelle d’un système éducatif, est largement bénéfique pour les élèves d’origine défavorisée et pour les élèves plus jeunes. Ceci plaide en faveur de politiques de réduction de la taille des classes ciblant le début de la scolarité, en particulier dans les établissements faisant l’objet de politiques prioritaires ou compensatoires.

Conditions de travail

Si la limitation des effectifs de classes ne paraît pas, au vu des résultats de recherche, « la » solution pour améliorer les apprentissages, pourrait-elle se justifier par d’autres raisons, comme celle d’améliorer les conditions de travail des enseignants ?

Tous les enseignants – c’est compréhensible – sont enclins à préférer une petite classe, en principe plus facile à gérer, plus reposante, avec moins de copies et de devoirs à corriger. Par ailleurs, assurer le bien-être des enseignants ou diminuer le stress, les sorties précoces du métier ou le burn-out sont des objectifs louables pour un système éducatif.

Toutefois là aussi, il faut se méfier des évidences. Les recherches qui ont mis en relation la taille des classes et la satisfaction professionnelle des enseignants, que ce soit dans le primaire ou le secondaire, ne montre aucun lien entre les deux phénomènes.

Ce qui occasionne des difficultés aux enseignants, c’est bien plus la proportion d’élèves posant des problèmes de discipline ou de comportements que la taille de la classe en elle-même. Certaines petites classes comportant quelques « fortes têtes » ou éléments perturbateurs sont bien plus difficiles à gérer qu’une classe nombreuse et paisible.

À nouveau, comme pour l’amélioration des apprentissages, d’autres approches s’avèrent plus porteuses pour améliorer le bien-être et la satisfaction professionnelle des enseignants qu’une réduction généralisée de la taille des classes. Pour ne prendre qu’un exemple, les enseignants se sentent plus efficaces au travail et retirent davantage de satisfaction de leur métier quand ils collaborent régulièrement avec des collègues.

(1) : Ce texte a initialement été publié sur le site "The Conversation".