Lisbonne, et après ?

Alexandre Defossez et Nicolas Petit Publié le - Mis à jour le

Opinions

L’Union européenne pousse un soupir de soulagement : les Irlandais ont finalement voté "oui" au Traité de Lisbonne. Soupirs de soulagement, satisfecits discrets du côté de la Commission européenne et du Parlement, mais certainement pas triomphe Car, s’il sort l’Union de l’ornière, ce "oui" n’a pas vraiment de quoi réjouir. En vérité, le vote irlandais traduit une nouvelle fois la prédominance, presque caricaturale, de l’intérêt national dans le débat européen.

Rétroactes : juin 2008, les Irlandais votent "non" au Traité de Lisbonne. Le texte diluerait non seulement leur souveraineté mais, pis encore, comporterait une remise en cause de certains marqueurs moraux, emblèmes de l’identité irlandaise (les prétendues obligations de reconnaître le mariage entre personnes du même sexe et l’avortement). A cela, ajoutons le complexe de supériorité économique à peine voilé de l’île. Les élites irlandaises ne se targuent-elles pas d’être le meilleur élève de la classe d’économie européenne, loin devant les grands Etats, à la croissance anémique ?

Octobre 2009, les Irlandais votent "oui". De là à voir dans ce soudain revirement un vote d’adhésion au projet européen porté par le Traité, il n’y a qu’un pas qu’il serait bien imprudent de franchir. Eprouvés par la crise économique, les Irlandais se rendent aux urnes, comme en juin 2008, habités par des craintes de nature purement interne. Cette fois, certes, les intérêts nationaux et européens convergent : craignant de ne pouvoir s’accrocher au train de la reprise économique, l’Irlande perçoit le wagon européen, non plus comme un obstacle gênant sur la route du succès économique mais, au contraire, comme une planche de salut. C’est d’ailleurs une préoccupation assez similaire qui pousse l’Islande à frapper aujourd’hui à la porte de l’Union.

L’ "europtimisme", tout autant que l’ "euroscepticisme", puise donc ses origines dans des considérations de politique intérieure. Rien de bien nouveau, les référendums européens étant systématiquement prisonniers d’enjeux internes (voir par exemple l’étude publiée par B. Giblin, Hérodote n°118 sur les référendums français). Toutefois, et là est sans doute la nouveauté, cette constatation contraste avec la demande pressante des citoyens d’intégrer les questions européennes au cœur du débat public. Le succès non-démenti des excellents ouvrages de vulgarisation de J.-L. Sauron autant que l’explosion du nombre de blogs lors de la campagne référendaire française, en apportent une illustration pénétrante.

La polarisation des élections et référendums européens autour d’enjeux ne devrait donc pas tant à un prétendu esprit de clocher des électeurs qu’à l’incapacité des hommes politiques à élever le débat. Confrontée à une demande réelle de débat européen, l’offre politique demeure désespérément pauvre. Si l’on y réfléchit un instant, cette inadéquation offre/demande repose sur quelques causes évidentes. Il y a d’abord l’incapacité endogène des partis politiques traditionnels à assurer leur fonction programmatique, c’est-à-dire de structuration de l’offre idéologique et du débat public, autour des questions européennes (J.-Y. Dormagen et D. Mouchard, Introduction à la sociologie politique, De Boeck, pp. 108).

Organisés sur une base nationale, les partis politiques sont logiquement inaptes à créer les conditions d’un véritable débat idéologique européen. Ce constat donne évidemment du poids aux appels répétés de Daniel Cohn-bendit en faveur de l’organisation de "consultations citoyennes d’intérêt général", qui consisteraient à interroger, le même jour, tous les citoyens européens sur les questions européennes, ainsi que l’établissement de véritables listes politiques transnationales pour les élections européennes. A cela il faut également ajouter la tentation séculaire, dénoncée par le Professeur Fitoussi, de "l’européanisation des échecs" et de la "nationalisation des succès". Manipulée avec brio par certains politiques, cette rhétorique a entravé la capacité des partisans de la construction européenne à véhiculer un message politique positif autour de l’Europe. Il y a ensuite la constatation, troublante, que cet appauvrissement du débat européen ne repose pas tant sur la force de la rhétorique "europhobe" que sur la faiblesse du discours "europhile".

Le diagnostic s’impose d’abord s’agissant des europhiles de la première heure, ou des convertis de la dernière minute. Face aux questions concrètes des citoyens, ces derniers ont bien souvent été incapables de livrer un discours clair et intelligible sur la construction européenne.

Les électeurs ont ainsi pu constater l’embarras de représentants politiques lorsque interrogés sur les mérites de la libéralisation du marché des services symbolisée par la proposition de directive dite "Bolkestein", ceux qui en avaient jusque-là unanimement soutenu le principe firent volte-face et en exigèrent la refonte. Dans la même veine, le principe de "concurrence libre et non faussée", inscrit au Traité depuis 1957, n’a trouvé aucun avocat capable d’expliquer les effets vertueux de la concurrence pour le consommateur. Pire, sa suppression pure et simple du Traité de Lisbonne fut exigée, donnant ainsi implicitement raison aux arguments des procureurs "nonistes". Ce diagnostic doit hélas être étendu aux Institutions européennes, incapables de communiquer, de manière crédible, sur les conditions de leur action.

Ici, toutefois, les choses sont légèrement différentes. L’Union dédie en effet plus de 200 millions d’euros à sa stratégie de communication. Elle édite une immense quantité d’informations (brochures, documents, rapports, etc.) et, depuis quelques années, a massivement investi Internet (par exemples, l’initiative EUTube sur Youtube ou le blog de la Commissaire européenne à la communication). Non, en vérité, l’Union se préoccupe à grands frais de sa communication. Toutefois, ce faisant, elle s’expose à la critique des eurosceptiques qui, à l’instar de B. Cassen, président d’honneur d’Attac, y voient, une stratégie de propagande. Sans adopter cette position caricaturale, il est vrai qu’organiser sa propre publicité n’offre pas les meilleures garanties d’impartialité.

Du reste, s’adressant à 27 pays présentant des cultures (politiques) différentes, la communication de l’Union dépasse rarement les simples banalités généralisatrices qui n’apportent pas plus de réponses aux questions concrètes des citoyens. Victime de plusieurs déficiences congénitales, la communication autour de l’Europe fait encore la part trop belle aux intérêts nationaux lors des grandes consultations populaires. Une mise à jour du logiciel de communication européen est, plus que jamais, nécessaire. Le réveil d’une conscience européenne est à ce prix.

Alexandre Defossez et Nicolas Petit

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