Une opinion de Philippe Jottard, ambassadeur honoraire.

Social distancing, testing, tracking, exit strategy ou mieux distanciation, dépistage, traçage, stratégie de sortie ? Avec la propagation du virus, l’utilisation d’expressions ou de mots empruntés à l’anglais a fleuri dans les médias et sur les lèvres de nombreux responsables. Le confinement a heureusement détrôné le lockdown (verrouillage).

En cette période difficile pour nos concitoyens et menaçante pour l’avenir, est-il déplacé, futile ou ringard de s’inquiéter de ce recours excessif à des termes anglais pour des concepts dont l’équivalent existe en français ? Vous me rétorquerez que cette mode date de bien avant le virus. Elle n’a cependant jamais été aussi évidente qu’aujourd’hui. Afin d’être à la page, par inconscience, aveuglement ou simple ignorance les francophones comme beaucoup d’autres peuples européens se sont laissés séduire sans réagir par la pénétration de l’anglais. Le phénomène saute aux yeux dans la publicité, les activités économiques, les médias, la technique, la science… La pression est si forte que l’on pourrait caricaturer: nombre de meneurs d’opinion pensent d’abord en anglais avant de s’exprimer en franglais !

Soyons clairs, ceci n’est pas une diatribe contre la langue de Shakespeare. Il convient au contraire, et c’est mon cas, de l’apprécier pour sa richesse, sa concision, sa souplesse, son utilité. Ce n’est pas davantage l’expression d’une nostalgie grincheuse, ni d’une fermeture au monde et au changement car en effet les langues et les cultures évoluent et s’enrichissent. L’anglais luimême est le résultat du mélange du vieux français des conquérants normands et des parlers anglo-saxons.

Quel avenir pour la langue française ?

En ce moment où l’on s’interroge sur l’après-coronavirus, il serait sain néanmoins de prendre un peu de recul et de réfléchir aussi à l’avenir de nos langues et en particulier du français dans ce monde de plus en plus dominé par l’idiome de Donald Trump. Tout d’abord, pourquoi cette manie quand le repli nationaliste des Etats-Unis ne nous est guère favorable ? Pourquoi après le Brexit l’Union européenne (hormis le Parlement) conserve-t-elle l’anglais comme sa presqu’unique langue de travail ? Les réponses sont assez simples: nos élites sont gagnées par l’anglomanie que favorise puissamment la pratique très large de cette langue. Y contribue aussi la place dominante en Europe des plates-formes numériques et des industries culturelles américaines avec l’empreinte marquante qu’elles exercent sur la culture populaire et la langue. L’influence culturelle des Etats-Unis est en fait plus forte sur chacun de nos pays que les productions européennes dans leur ensemble sur chacun d’eux. Ici non plus pas davantage d’anti-américanisme primaire car il est indéniable que nous avons bénéficié des innovations et de la créativité culturelle d’outreAtlantique. A l’heure où nous découvrons avec un certain effroi notre dépendance à l’égard des produits pharmaceutiques et médicaux chinois et de la nécessité impérieuse de s’en libérer, il importe aussi de s’interroger sur les conséquences de cette évolution linguistique si elle se poursuit inéluctablement et de manière cumulative au rythme actuel.

Il est vraisemblable dans ces conditions qu’au terme disons de deux générations, le français comportera un pourcentage d’anglicismes dans une proportion probablement plus qu’importante, sinon majoritaire et que la syntaxe elle-même en sera affectée. On ne peut exclure même que le bilinguisme soit introduit officiellement ce qui scellerait le sort de la langue de Molière car les arguments de rentabilité économique finiraient par l’emporter.

Nous devons agir sans tarder

Vous peignez un tableau trop noir, défaitiste, me direz-vous ! Peut-être mais cette évolution n’est inéluctable que si un nombre croissant d’entre nous n’en prend conscience sans trop tarder et ne milite en faveur d’une certaine correction linguistique. Voilà un champ d’action évident pour nos académies, les professeurs de français et notre Communauté française qui ont fait trop peu entendre leur voix dans ce combat qui est certainement le leur mais qui est aussi et d’abord celui de tous. Cette campagne sans passéisme doit aller de pair avec l’action en faveur du plurilinguisme particulièrement dans un pays comme la Belgique. Au plan international la connaissance de l’anglais est un véritable atout mais il n’est pas le seul au risque d’une uniformisation générale et d’un appauvrissement.

La pandémie de 2020 sera probablement un très lointain souvenir lorsque l’on pourra juger si ce combat pour la correction linguistique était un combat d’arrière-garde, perdu d’avance. Il sera de toute façon trop tard pour réagir.

Titre et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Virus et anglomanie"