…selon nos critères actuels. En 200 ans, le PIB mondial a été multiplié par 460. Ce fabuleux essor de l’économie est le fruit d’une surexploitation de nos ressources. Impossible à garder. Il y a urgence à changer.


Une opinion de Luigi Chiavarini, professeur d'économie et de finance.


Au XVIIe siècle, les économistes pensaient que la richesse ne pouvait être augmentée. Il est vrai qu’il aura fallu 6 000 ans depuis la première civilisation économiquement organisée, celle des Sumériens, pour que la machine à produire de la croissance démarre. Mais une fois lancée (en 1785, découverte de la machine à vapeur), l’économie mondiale a réalisé des prouesses. Production, échanges, pollution, démographie… tout a explosé, ou presque. Voici quelques données éloquentes qui tendent à prouver que nous sommes une génération de nantis qui n’en a pas vraiment conscience.

En 1800, l’humanité se chiffre à 968 millions d’humains, 86,9 % de la population mondiale vivait en dessous du seuil de pauvreté absolu (moins de 2 dollars par jour, ajusté) et l’espérance de vie d’un humain était de moins de 40 ans. En 2018, l’humanité se chiffre a 7 534 millions d’humains, 10,6 % de la population mondiale vivait en dessous du seuil de pauvreté absolu (moins de 2 dollars par jour, ajusté) et l’espérance de vie d’un humain était supérieure à 65 ans.

En 1800, un citoyen belge avait une espérance de vie de 39,4 ans et un revenu ajusté de 2 110 dollars courant par an. En 2018, le citoyen belge a une espérance de vie de 81,2 ans et un revenu ajusté de 42 800 dollars courant par an.

L’espérance de vie ? 33 ans

Mais avant d’aborder les raisons de ce fabuleux destin, nous voudrions relater la précarité d’un homme pourtant très puissant. Il n’avait pas d’écran plat, pas de GSM, pas de tablette, pas de voiture, pas même une vieille mobylette rouillée. Il dormait sous un toit, certes, mais dans un immeuble de banlieue puant et glacé, sans électricité et dépourvu d’eau courante. Pour ses besoins ? Un seau. Pour ses enfants malades ? Aucun médicament. Presque pas de livres et jamais de cinéma. Et avec ça, aucune assurance, ni allocation familiale, ni CPAS, ni chômage, ni assistance : un pur scandale social. L’espérance de vie ? 33 ans. Quel prolétaire occidental accepterait de vivre aujourd’hui dans d’aussi sordides conditions et avec si peu d’espoir de s’en sortir ? Aucun, évidemment. En son temps, pourtant, ce misérable n’était pas le plus à plaindre : il s’appelait Louis XIV. Eh oui, tout est relatif, au début du XVIIIe siècle l’homme le plus riche du monde, installé sur le trône d’un des pays les plus puissants de l’univers, était plus pauvre que le quidam contemporain. L’image est forte mais elle donne la mesure de l’éclat du feu d’artifice de croissance qui illumine la planète depuis un peu plus de cent ans et qui nous permet d’être aujourd’hui 20 fois plus à l’aise que les sujets de son temps.

La richesse est une notion très relative, elle n’a de valeur que par rapport au cadre de référence dans lequel elle s’ajuste.

Pendant des millénaires, les courbes étaient comme la Belgique : pratiquement plates. Ni croissance, ni progrès, ni expansion démographique et puis, il y a un peu plus de 200 ans, les compteurs de la socioéconomie mondiale se sont subitement affolés. Le PIB mondial a été multiplié par 460, en Belgique le revenu par habitant a été multiplié par 20, la population mondiale a été multipliée par 7, en 1800 chaque humain était à l’origine de la création de 0,1 dollar de PIB, en 2018 chacun crée 10 dollars de PIB et tout est à l’avenant.

Nos arrières-grands-parents vivaient dans un monde où l’on travaillait deux fois plus et sans congé ni couverture sociale, où l’on produisait 30 fois moins, où l’agriculture employait 75 % de la population européenne (5 % aujourd’hui), où l’espérance de vie se traînait aux environs de 50 ans, où le monde comptait sept fois moins d’habitants. En matière de mobilité, s’il fallait 9 jours de diligence en 1750 pour aller de Bruxelles à Venise, il ne faut aujourd’hui qu’une heure quinze de vol. Dans un autre registre, le libéralisme et le système financier capitaliste permettent aujourd’hui à tous nos contemporains occidentaux d’avoir le droit et l’accès à la propriété individuelle tandis que le socialisme ébauche les solidarités sociales. Et ceci sous la tutelle d’un système politique basé sur la représentativité des avis de chacun : la démocratie représentative. Enfin et pour la première fois dans l’histoire de l’espèce humaine, toutes les générations de moins de 75 ans n’ont connu aucune guerre dans la majorité des pays européens.

Revers de la médaille

Nous aurions donc matière à nous réjouir, mais toute médaille a son revers.

Il y a longtemps que l’activité principale de notre espèce n’est plus la chasse et la culture en groupe coopérant pour assurer la survie de la communauté mais l’accumulation concurrentielle de fortune individuelle sous toutes ses formes, nous sommes dans l’ère de l’ego.com.

Les inégalités entre les grandes régions se sont creusées. En 1820, un Américain ou un Européen était trois fois plus riche qu’un Africain. Ils le sont aujourd’hui 20 fois plus. Un pourcent de la population mondiale possède plus que les nonante-neuf restants. Le bien-être des Occidentaux attise tragiquement la ferveur, voire l’extrémisme religieux oriental, creusant chaque jour un peu plus le fossé Nord/Sud. Le fabuleux essor de l’économie mondiale se solde également en émissions de gaz carbonique (100 fois plus qu’en 1800), déforestation (30 % des forêts de la planète ont disparu), disparition d’espèces animales (en 44 ans, 60 % des animaux sauvages ont disparu) et épuisement des ressources fossiles et halieutiques (poissons).

Doit-on en conclure que le capitalisme et le libéralisme ne restent efficaces que s’ils sont périodiquement remis à zéro par une crise ou/et un événement majeur qui détruisent de la richesse et remettent à niveau les acteurs ?

La croissance de la population a été le principal moteur de ce phénomène exponentiel soutenu par le rythme rapide des découvertes majeures (le gouvernail d’étambot, la machine à vapeur, le chemin de fer, l’électricité, l’atome, le semi-conducteur, Internet…).

Préserver Gaïa

Et pourtant, à la dimension de l’univers, ce fabuleux voyage humain reste insignifiant bien que dogmatiquement déterminant pour la pérennité de la vie sur Terre. Jugez-en : prenons les six journées de la Genèse pour représenter ce qui, en fait, s’est passé en quatre milliards d’années. Une journée est donc égale à environ 660 millions d’années. Notre planète est née le lundi à zéro heure. Lundi, mardi, et mercredi jusqu’à midi, la Terre se forme. La vie commence mercredi à midi et se développe dans toute sa beauté organique pendant les trois jours suivants. Samedi après-midi, à quatre heures, les grands reptiles apparaissent. Cinq heures plus tard, à neuf heures du soir, lorsque les séquoias sortent de terre, les grands reptiles disparaissent. L’homme n’apparaît qu’à minuit moins trois minutes. L’an zéro de notre ère naît à un quart de seconde avant minuit. À un quarantième de seconde avant minuit, commence la révolution industrielle et la croissance effrénée avec ce qu’elle entraîne en matière de destruction et d’entropie… Il est maintenant minuit, samedi soir, et nous sommes entourés de gens égocentrés qui croient que ce qu’ils font depuis moins d’un quarantième de seconde, c’est-à-dire surexploiter inconsidérément nos ressources humaines et naturelles, est important et peut continuer éternellement. C’est effectivement important mais pour la survie de notre espèce, il va falloir diminuer et changer drastiquement la cadence et le mode d’exploitation.

Il est illusoire, voire suicidaire, de croire que nous pourrons croître à l’infini sur une planète qui dispose de ressources en quantité finie. Préservons Gaïa afin que ce fabuleux patrimoine de bien-être puisse être transmis aux générations futures. Les vecteurs de la solution sont pourtant évidents : ralentir drastiquement la machine à accumuler les richesses auprès d’une minorité, éviter les gaspillages, recycler, lutter contre l’obsolescence programmée, coopérer, communiquer avec empathie, faire appel aux énergies renouvelables, utiliser les nouvelles technologies comme le préconise la fondation Piccard(1), rien de bien difficile en somme, mais rien ne se fera sans la mise en place des politiques et réglementations adéquates. Il y a urgence !

(1)https://solarimpulse.com/efficient-solutions

Titre et chapeau sont de la rédaction. Titre original : "L’humanité menacée par l’avidité de la finance ?"