Une opinion de Fabrizio Bucella, physicien, docteur en Sciences, professeur à l’Université libre de Bruxelles et auteur de "l'Antiguide du vin", "Pourquoi boit-on du vin ?" et "Mon cours d'accords mets & vins" (Dunod) et directeur de l'école d'oenologie Inter Wine & Dine à Bruxelles.

Ludwig van Beethoven est un compositeur allemand né à Bonn en 1770 et mort à Vienne en 1827 à l’âge de 57 ans. Dernier exposant du clacissisme viennois, il est le précurseur du romantisme. Extrêmement connu pour ses symphonies, concertos et sonates pour pianos, il a composé également des pièces majeures de musique de chambre, notamment les quatuors à cordes et une messe extraordinaire en ré majeur.

La santé de Beethoven n’a jamais été excellente, le musicien ayant les premiers acouphènes à l’âge de 27 ans. En 1804, il utilise un cornet acoustique. En 1818, il inaugure les cahiers de conversation, seul moyen de communiquer avec ses proches. En 1822, il est forcé d’arrêter la direction d’orchestre. Deux ans plus tard, lors de l’exécution de la neuvième symphonie, il n’en est que le chef d’orchestre honoraire. Tourné vers les musiciens, il ne voit pas le public. À la fin de la représentation, il a fallu tourner le maître… car il n’entendait pas la sale applaudissant à tout rompre (1).

Le plomb

À l’instar de Napoléon, plusieurs hypothèses ont été émises concernant la mort du compositeur. Il ne sera jamais possible de poser un diagnostic post-mortem infaillible près de deux cents ans après sa mort.

Le psychiatre François Martin Mai a traduit le rapport d’autopsie, demandé par le compositeur, du latin vers l’anglais. Il note que Beethoven est mort d’une défaillance du foie sur cirrhose alcoolique, compliquée d’une péritonite, la pancréatique (inflammation du pancréas) pouvant aussi s’expliquer par l’éthanol (2).

Plus récemment, Michael H Stevens de l’université de Utah propose une explication complémentaire : celle de l’intoxication au plomb (3). Des analyses récentes tant des cheveux que des os montrent que le compositeur était atteint de saturnisme, la divinité Saturne étant le symbole du plomb pour les alchimistes du Moyen-Âge.

D’où venait le plomb trouvé dans le corps de Beethoven ? Il pouvait provenir de la vaisselle, de carafes ou de récipients, en plomb ou en cristal de plomb. Cela n’explique pas vaiment les concentrations mesurées. L’hypothèse la plus sérieuse est que le compositeur ingérait une quantité importante de plomb dans le vin dont il raffolait. La piste du saturnisme se combine à celle d’un grand amateur de vin (4) (5).

Il n’est pas tout à fait clair de quels vins Beethoven était friand, sans doute qu’il en aimait beaucoup. On parle du vin de Mayence, de vin Hongrois, parfois encore de Champagne. Les vins de Mayence ou les vins Hongrois (vins du Buda) de moindre qualité étaient fortifiés avec du monoxyde de plomb (litharge) afin de les adoucir et de retirer leur piquant. Il est plusieurs témoignages de vins piqués, qui après ajout de litharge, se trouvent flatteurs pour le palais. Bien que formellement interdite, la pratique était usuelle.

Son secrétaire particulier Anton Schindler note la chose suivante : "Beethoven préférait le vin des hauteurs voisines de Buda à tous les autres. Mais comme il n’était pas un expert en vin, et ne pouvait donc pas distinguer le vin trafiqué du vin pur. En buvant le premier, il causait souvent de grands dommages à son estomac faible, mais aucun avertissement ne le touchait" (6) (7).

Abus d’éthanol

Comment Beethoven est-il devenu grand consommateur ? Pour Stevens, Beethoven aurait commencé à boire lors du décès de sa mère lorsqu’il avait 17 ans. La dépendance du maître trouvait un terrain favorable, son propre père et sa grand-mère étant décédés des suites de complications relatives à l’abus d’éthanol. Plusieurs de ses amis ou taverniers qu’il fréquentait ont indiqué qu’il consommait une bouteille de vin par repas (8) (9). Mais Stevens avance l’hypothèse que Beethoven aurait trouvé refuge dans le vin afin de soigner la dépression suite à sa perte d’ouïe (10). Plusieurs de ses lettres évoquent des syndromes dépressifs ; en 1802, il pense même à se suicider.

En mars 1827, juste avant sa mort, il écrit une de ses ultimes lettres au baron Johan Pasqualati : "Comment pourrai-je assez-vous remercier pour ce champagne excellent ; comme il m’a restauré et comme il va me restaurer encore !" (11) (12).

Le médecin Andreas Wawruch est à son chevet lors de la maladie finale. Celle-ci a démarré par un refroidissement attrapé dans une auberge, la nuit du 1er décembre 1826, alors qu’il était sur le chemin du retour pour Vienne. Son rapport montre encore, si besoin était, l’état de dépendance du compositeur : "Le Dr. Malfatti m’a assisté de ses conseils. Il était un ami de Beethoven pendant de longues années et il était conscient de son attrait pour les boissons alcoolisées" (13). Ces constatations sont toutefois à prendre avec circonspection. Le rapport Wawruch est aussi une forme d’autojustification, la mort du maître n’ayant pu être évitée. La tentation est grande de faire porter le chapeau de sa propre mort à Beethoven, et au vin dont il était friand.

François Mai livre une description précise des évènements (14). Vers la mi-janvier 1827, son secrétaire particulier Anton Schindler réunit un conseil de quatre médecins (Staudenheim, Malfatti, Braunhoffer et Wawruch) afin de tenter l’impossible : sauver le maître. On lui recommande du punch glacé, soit une boisson contenant beaucoup d’éthanol. L’amélioration symptomatique est visible, mais le patient abuse du remède et devient engourdi, respire avec des râles (15).

Sur sa table de chevet sont placées, en guise de cadeau, des bouteilles de vin de Mayence. Le compositeur les regarde et murmure : "Hélas, hélas... trop tard". Ce furent ces derniers mots (16) (17).

Le saturnisme permet-il d’expliquer d’autres syndromes pathologiques rencontrés par Beethoven ? Les douleurs abdominales notamment, la diarrhée... peuvent être reliées à l’intoxication au plomb et à l’éthanol (18) (19). Ces causes peuvent être auto-entretenues. En effet, le saturnisme peut induire les crises d’agressivité, d’impulsivité, les migraines et l’état dépressif que Beethoven soulageait par la consommation du vin... qui contenait du plomb.

(1): PJ. Davies (2001). Beethoven in Person: His Deafness, Illnesses, and Death. Greenwood Press.

(2): François M Mai (2006). Beethoven’s terminal illness and death, J R Coll Physicians Edinb.

(3) : Michael H Stevens et al. (2013). Lead and the Deafness of Ludwig Van Beethoven, Laryngoscope.

(4): Lead and the Deafness of Ludwig Van Beethoven. Op. cit.

(5) : Beethoven in Person: His Deafness, Illnesses, and Death. Op. cit.

(6) : Beethoven’s terminal illness and death. Op. cit.

(7) : Anton Schindler (1996). Beethoven as I Knew Him, MacArdle D, ed. Jolley C, trans. New York.

(8) : AW Thayer(1967). Life of Beethoven, Forbes E, Princeton University Press.

(9) : Lead and the Deafness of Ludwig Van Beethoven. Op. cit.

(10) : Beethoven’s terminal illness and death. Op. cit.

(11) : Sandrine Cabut (2013). Beethoven, une vie plombée par l’alcool. Le Monde.

(12) : Emily Anderson (2010). Les lettres de Beethoven : L’intégrale de la correspondance (1787-1827), Actes Sud.

(13) : Beethoven’s terminal illness and death. Op. cit.

(14) : François M Mai (2007). Diagnosing Genius: The Life and Death of Beethoven, McGill-Queen’s University Press.

(15) : Beethoven’s terminal illness and death. Op. cit.

(16) :  Beethoven’s terminal illness and death. Op. cit.

(17) : Les lettres de Beethoven : L’intégrale de la correspondance (1787-1827). Op. cit.

(18) :  Lead and the Deafness of Ludwig Van Beethoven. Op. cit.

(19) : Beethoven’s terminal illness and death. Op. cit.