Une opinion de M'mah Barthélémy Bangoura, 21 ans, participante à un atelier d’écriture organisé par Scan-R, une association qui accompagne des jeunes de 12 à 30 ans pour les aider à s’exprimer par écrit. La finalité de ce projet est de permettre aux jeunes de se raconter sur des sujets dont ils sont acteurs ou témoins.

Il y a des couronnes pour les reines, pour les rois. Mais l’histoire de ma couronne est tout aussi fantastique…

Il y a bien longtemps maintenant j’ai pris une décision étonnante : j’ai décidé de porter une couronne… permanente. Avant de porter cette couronne, de l’assumer, de la chérir et de la choyer, ma couronne était : "Ché pas comment tu fais avec des cheveux comme ça." ; "Mouais, ché pas. J’préfère quand même les filles aux cheveux lisses." ; "Wow ! Faudrait un peu les dompter, on dirait Tarzan." ; "C’est dur, c’est sec, on dirait un balai à chiotte."

Ma couronne faisait ressortir mon côté sauvage, sacrilège ! Il me fallait alors la civiliser. "Alléluia", s’écriaient mes camarades, professeurs et même ma mère. Chaque mois, donc, j’aimais appliquer cet acide qui se faisait le plaisir de brûler chaque millimètre carré de ma peau, de mon cuir chevelu. Ça piquait, ça brûlait, parfois même ça saignait. Mais bon, il faut souffrir pour être belle, n’est-ce pas ?

Belle. On a souvent opposé mon identité à ce mot. Il n’a servi à me décrire qu’à quelques conditions, ou seulement en guise d’exception. Je n’étais pas belle tout court mais "belle pour une black". Crépue, ma couronne inspirait le mépris, "pas adaptée à un cadre professionnel", qu’ils me disaient. Lisse, bien qu’elle perdait toute sa splendeur, aux yeux des autres elle devenait "belle". Ce n’est que quand mes cheveux tombaient en morceaux que j’ai compris ; le déclic s’est alors produit. Pourquoi laisser les autres me définir ? Comment se fait-il qu’il n’y ait personne autour de moi pour célébrer la diversité du monde ? Pourquoi devrions-nous toutes ressembler à Barbie ? Vous savez ? Mince mais quand même bien chargée, décoiffée mais soignée. Bronzée, mais pas trop…

Aujourd’hui, vous voyez ma couronne ? Je l’aime parce qu’elle ne ressemble à celle de personne d’autre. Et quand je dis que j’aime ma couronne, je veux dire que J’AIME ma couronne. Je l’aime inconditionnellement. Je l’aime quand elle s’appelle "Crépue", "Sauvage", "Fatou", "Pas professionnel", "Balai à chiotte", comme vous préférez. Moi, je m’en fous !

Ma couronne est mon symbole d’émancipation. Ma couronne me permet de me défaire de ces règles fictives que ce monde essaye de m’imposer. Quand je me regarde dans la glace, ma couronne me rappelle que, faute de me retrouver dans les standards de beauté, j’ai su créer le mien et m’y affirmer. Ma couronne est libre d’être, JE suis libre d’être. Ma couronne raconte mon histoire, et celle de mon peuple…

Je m’appelle M’mah Barthélémy Bangoura, j’ai 21 ans et je suis une jeune fille noire qui, comme beaucoup d’autres, a décidé d’arrêter de se défriser les cheveux, d’apprendre à les chérir tels qu’ils poussent de mon cuir chevelu. Si pour beaucoup les cheveux ne sont qu’une forme de pilosité, dans la culture de l’Afrique noire ils ont jadis servi à distinguer les tribus les unes des autres, les nobles des paysans, les femmes mariées des femmes célibataires, les guerriers des simples citoyens. Nos cheveux étaient notre carte d’identité, un outil pour institutionnaliser nos sociétés. Aujourd’hui, les cheveux crépus sont devenus un moyen d’expression pour beaucoup d’afro-descendants. Ils crient fièrement : "Il existe d’autres formes de beauté."

Ma couronne est grandiose, dramatique, insolente. Tous les jours, elle orne majestueusement ma tête et complimente splendidement ma peau ébène. Elle se dresse remarquablement et, comme Victoria Santa Cruz, elle chante à qui veut l’entendre, ou pas : Negra soy (Je suis noire).

Elle est mon identité, ma fierté, mon plus grand atout, bien qu’encore aujourd’hui je reçoive des commentaires désobligeants à son égard. Mais je peux comprendre pourquoi. Bah oui, comment ne pas être jaloux de ces cheveux qui défient même la gravité ?