Opinions Une chronique de Marie Thibaut de Maisieres.

"On est en train de quitter l’ère de la rationalité", me disait, avec effroi, un ami député. "Et c’est dramatique, car la démocratie a besoin de rationalité !"

Le concept de "perte de rationalité des masses" est l’angoisse à la mode chez les progressistes. Déjà perturbés par la logique du Brexit (car c’est précisément ceux qui vont le plus en souffrir qui ont voté pour), ils ont été anéantis par l’idée que quand les brexitteurs ont découvert qu’on leur avait menti, ils n’ont pas changé d’avis !

Eh bien, j’ai la triste responsabilité de vous annoncer que les humains ne sont pas des êtres rationnels ! (Moi je le sais parce que je suis la mère d’une pré-adolescente qui veut absolument porter un pantacourt sans chaussettes par grand froid.) Et ce n’est pas nouveau.

Le psychologue américain et professeur de morale Jonathan Haidt compare l’esprit humain à un cornac sur un éléphant. Le cornac est la raison, la logique. Et l’éléphant constitue tout le reste des éléments qui ont un impact sur nos décisions : intuition, émotion, préjugés. Bien sûr, le cavalier (1 %) pèse beaucoup moins lourd que son pachyderme (99 %), donc on peut discuter des heures de l’itinéraire avec le premier, le second ira quand même où il veut. Bref, notre rationalité est bien peu et nos choix sont émotionnels.

Tant pis pour Descartes, Trump a raison ! Comme ses électeurs se sentent connectés émotionnellement à lui, il pourrait assassiner quelqu’un sur la Cinquième Avenue, ils continueraient à lui donner leur voix. Et justifieraient, sans doute, ce soutien en disant qu’il devait avoir de bonnes raisons, ou en réfutant l’information - fake news !

De la même manière, les Américains pro-armes ne sont pas des idiots désinformés. Ils savent qu’ils ont infiniment plus de chances de mourir de leur arme (suicide ou accident) que de celle d’un cambrioleur. Mais dans l’Amérique rurale, où le shérif le plus proche est à 100 km, leur éléphant dort mieux avec une arme en dessous du lit. Que ce soit logique ou non. Et plus vous leur direz qu’ils sont méchants de penser comme ça, plus ils brandiront le 2e amendement et adoreront Trump quand il dit que des Français armés auraient pu éviter les attentats du 13 novembre.

Comme écrit Jamie Bartlett, auteur de People Versus Tech : "Le problème n’est pas que les gens croient n’importe quoi. C’est que tout est contestable. Car en réalité, les gens n’écoutent rien du tout, sauf leurs sentiments."

Mais ce processus d’écartement de la logique quand elle est en désaccord avec notre ressenti est-il neuf ? Non ! Les communistes français ont soutenu Staline et nié les goulags jusqu’au bout parce que reconnaître l’échec de "leur communisme" était trop douloureux.

Le phénomène des fake news n’a rien de nouveau non plus. Au XIIe siècle, c’est la lettre à l’empereur byzantin d’un certain "Prêtre Jean", décrivant un soi-disant royaume chrétien, qui motiva les Portugais à mener les premières expéditions en Afrique. Tout cela était un canular complet, mais cela n’empêche pas les Angolais d’aujourd’hui de parler portugais.

Mais alors, qu’est-ce qui est nouveau dans cette "perte de rationalité des masses" qui angoisse les progressistes ? D’abord, les sources d’information (y compris fausses) se sont multipliées et chacun peut y trouver ce qui le conforte dans l’opinion qu’il a déjà. Ensuite, la polarisation entre la droite et la gauche est plus forte, ce qui crée une grande identification émotionnelle à ses convictions politiques (et donc des éléphants plus énervés). Et enfin, grâce aux réseaux sociaux, tout le monde a accès à la parole publique et nos pachydermes sont (malheureusement) plus visibles qu’avant.

Mais il y a une bonne nouvelle dans tout cela : si les populistes exploitent le filon depuis longtemps, les progressistes ont enfin découvert l’existence de nos éléphants. Peut-être bientôt, passeront-ils à la deuxième étape, mieux contre-attaquer ceux qui menacent la démocratie : s’adresser à eux !

Comment ? Ha, ça je ne sais pas. Mais pour ma pré-ado sans chaussettes, en revanche, je sais que cela ne sert à rien de lui dire qu’elle va avoir froid. Son cornac le sait et son éléphant s’en fiche. Cela ne sert à rien non plus de lui dire qu’elle est idiote, cela la rendra juste plus têtue. Pour la convaincre, je prends son éléphant dans les bras et je lui dis qu’elle est cool avec des chaussettes.

Titre original : Rationalité et ado sans chaussettes