Un témoignage d'un professeur qui préfère garde l'anonymat.

Je ne m’épanouis plus dans ce système d’enseignement, et je n’ai plus aucune ressource, aucun levier devant la réalité effarante à laquelle nous sommes confrontés. Je préfère déserter.

Madame la Directrice,

Mon absence à la journée pédagogique mercredi matin, mon demi-jour de congé, est injustifiée. Je n’ai jamais manqué aucune de mes obligations jusqu’à ce jour-ci mais au regard des règlements que vous me rappelez, je n’ai ni certificat médical, ni rendez-vous authentifié, ni excuse fallacieuse. Rien. Je n’ai rien.

À 8 h 30, je retrouve depuis des années la classe de 3e Cuisine et Salle durant 50 minutes avant leur journée de Techno Salle (trois sur huit inscrits avaient réussi les examens de Noël).

Ce lundi de rentrée, en janvier, sept étaient présents, dont deux avec leur cours complet, c’est-à-dire le livre et le cahier d’une maison d’édition. Des deux, un recommence l’année et vient en classe avec le cahier déjà complété de l’année antérieure. Pour "marquer" le coup, j’ai exceptionnellement exclu ceux qui n’avaient pas le matériel de base, certains depuis septembre. Le restant de la semaine, je les ai gardés en classe quoiqu’ils ne soient pas davantage en ordre.

Une semaine plus tard, tous étaient présents. De corps. Quatre dormaient, dont trois affalés sur leur table… de travail. Sur les quatre autres, un seul disposait du matériel requis. J’ai donné cours un quart d’heure, faute d’élèves en état de fonctionnement. Alors que je leur disais mon désarroi, ils ont ri. Dois-je me soumettre au photocopillage pour qu’ils aient un cours ? Quel canal utiliser pour leur faire comprendre qu’ils perdent leur temps de cette sorte ? Quel levier puis-je utiliser ? Rien. Je n’ai rien.

Dans cette classe de 1re Commune, deux filles en perdition ont cessé de saboter le cours de français aux 6 heures hebdomadaires ; dorénavant, elles se couchent sur leur banc dans le fond du local. Elles ont 13 ans… Le climat s’apaise peu à peu, les suiveurs ont renoncé à chambarder, les "faibles" peuvent profiter et évoluer. Enfin.

Quelle représentation mentale s’imprime dans l’esprit de ces parents auxquels leurs enfants content leur quotidien à l’école ? J’en ai rencontré plusieurs lors des réunions de 17 h à 21 h : ils ne sont ni sourds ni aveugles. Puis, il y a ceux qui ne sont pas venus chercher le bulletin…

Comment les intéresser à leur progéniture qui part en vrille ? Quel instrument utiliser pour attirer leur attention ? Rien. Je n’ai rien.

Je suis en décrochage scolaire et j’ai 50 ans. 24 ans d’enseignement. Un passé de sous-officier instructeur. Des valeurs que je ne retrouve plus. Rien. Je n’ai rien. Plus rien à faire dans ce système d’enseignement où je ne m’épanouis plus, bridé entre les chiffres du Pacte d’excellence qui réclament la performance et la réalité effarante à laquelle nous sommes confrontés.

Vous comprendrez que je réoriente ma vie professionnelle dans ces conditions que les jeunes, fringants, fuient. La vie est ailleurs, autrement.

Je vous présente mes excuses pour cette désertion mais je ne dispose plus des ressources suffisantes malgré un rapport d’inspection très favorable l’année dernière.

Pour des raisons évidentes, l’auteur préfère garder l’anonymat. Il est cependant connu de la rédaction.