Une lettre ouverte de Nicolas Buysse, comédien, metteur en scène. 

Madame la ministre de la Culture,

Je suis un modeste comédien de 45 ans, diplômé du Conservatoire royal de Liège en 1996, avec plus de 25 ans de pratique théâtrale.

Papa de cinq enfants, enthousiaste fou et amoureux de la vie, j’ai toujours pratiqué une certaine forme de résilience quant à l’attente de toutes formes d’aide quand à la pratique de mon métier, ceux-ci n’existant pratiquement pas, puisque je ne vous apprendrai pas que nous n’avons pas de statut d’artiste en Belgique, mais une compensation nous permettant d’être assimilés aux travailleurs saisonniers.

Depuis tout petit, je crois à une société basée sur la poésie, l’art de raconter des histoires, la magie de fabriquer des émotions et puis de les partager, pour prendre un peu de hauteur, juste s’arrêter, penser.

Quel magnifique métier qui nous permet d’avoir le privilège de rassembler une infinité d’âmes et de vies dans une salle, et d’arrêter le temps, de se confiner ensemble, sans réseaux sociaux, sans journaux télévisés, sans barouds d’honneurs de politiciens en mal de pouvoir et de reconnaissance.

Depuis 25 ans, je sais que pratiquer ce métier sera difficile, parce l’art n’est pas rentable ( au point de vue capitaliste on s’entend, et je parle d’art fait par des artisans et pas d’entertainment).

Depuis 25 ans, j’ai l’intuition qu’il faut se battre pour ce métier, et j’ai donc accepté un mode de vie précaire. Nous travaillons toujours en contrat à durée déterminée, en bas, tout en bas de la chaîne.

Et tant qu’on peut jouer, la passion l’emporte toujours, alors on continue, parce que la rencontre avec le public est notre raison de vivre, de créer, inlassablement, enchaînant parfois plus de cinq créations par an, souvent aux dépens de nos familles, parce que pour vivre on doit jouer. Et puis un jour, on nous dit Stop, à raison bien sûr, et on se met à réfléchir, comme des milliers d’âmes.

On profite de ces moments, on fait le vide, il est bon de faire le vide et ne pas jouer "à tout prix".

Mais après votre prise de parole, je me sens tellement triste. Toujours nous cultivons notre enthousiasme pour ne pas craquer et continuer à jouer, en bas de la chaîne, et pourtant éléments essentiels, car sans nous pas de culture, plus de concert, plus de cinéma, de poésie. Alors, bien sûr, il est important de soigner les lieux dans lesquels nous allons jouer, les grandes institutions, mais je voulais émettre un avis de détresse des plus urgents, qui dépasse de loin mon cas, mais qui est celui que je connais le mieux forcément.

Des contrats annulés à la chaîne, pour certain signés d’autre pas (nous signons en général la veille de commencer les répétitions), et le difficile dosage des rentrées financières insufflent un vent de tempête dans nos vies, sans avoir du tout l’impression d’être pris en compte, au contraire d’être laissés pour compte au bord du chemin.

Quand on jongle avec des rentrées financières irrégulières, la perte complète de celles-ci ne peut être compensée. Je parle des droits d’auteurs que nous n’allons pas toucher également, des spectacles que nous ne créerons pas car les programmes des théâtres changeront. Et ça n’est pas quantifiable, Madame la Ministre, ces rentrées ne rentrent pas dans une fiche ad hoc. Alors, bien sûr, je suis conscient de la réalité du choc économique que cela provoque, mais il faudrait maintenant tout de même se tourner un peu vers celles et ceux qui font ce métier.

Que de désillusions. On aurait tellement aimé avoir un geste fort pour un secteur déjà précarisé à la base.

Mais rien, ou une petite ligne en nous disant "on ne vous oublie pas". Alors oui, je pense qu’il est essentiel de prêter aussi main forte au dernier maillon, celui qu’on remplace, qui n’est pas fondamental dans l’équilibre précaire de la culture. Mais celui qui, depuis tellement d’années, subit des pressions déplacées de l’Onem, qui doit toujours se justifier de pratiquer son métier, courir et garder son calme devant des organismes de paiement totalement déshumanisés. Se justifier d’avoir fait un choix de vie sans doute un peu trop idéaliste dans la société marchande qui nous a gangrenés.

Nous avons besoin d’actes forts et, pour une fois, se sentir pris en compte.

Sinon, je pense que la force de l’enthousiasme s’envolera chez beaucoup d’entre nous, victimes d’une faillite totale dont vous n’aurez pas mesuré l’ampleur, et je pèse mes mots. Ne serait-il pas temps et encourageant dans une crise comme celle-ci de prendre des mesures fortes et courageuses ?

Je vous rappelle que pratiquement aucun artiste ne travaille avec un CDI dans nos institutions. Nous sommes des acteurs culturels souvent autonomes. En France, des aides directes ont été allouées aux comédiens de théâtre, aux techniciens et techniciennes, aux auteurs.

Quid chez nous ? Aucune réponse encourageante, un silence qui devient pesant dans une crise où la priorité après le combat contre la maladie devrait être l’humain dans ce qu’il a de plus précieux.

Je suis sidéré de voir que dans le groupe de travail mis en place par notre Première ministre, aucun représentant de l’humain et de la solidarité ne soit représenté.

Je me permettrais en guise de conclusion ces quelques mots écrits pour mon dernier spectacle, "Le Dernier Salut" au Théâtre National, en espérant avoir une réponse de votre ministère, une réponse claire et pertinente.

Bien sur le corps médical soigne de toutes ses forces, mais j’ose à penser que l’art soigne également, plus tard, une fois l’urgence dépassée.

Faites en sorte que nous puissions continuer à rêver à une société poétique. A rêver la clarté.


"Je ne sais plus si je sais faire, si je veux faire, je sais juste qu’il faut penser à nouveau, autrement." 
(Apolline. Extrait du journal du confinement du théâtre de la Colline à Paris)


"Ma poésie remonte ainsi qu’un chèvrefeuille ;
Puissé-je désormais jusqu’au suprême accueil
O mon Dieu ! Conserver cette âme émerveillée
Par le spectacle auquel vous l’avez éveillée."

(Thomas Braun, poète belge)

Extrait : "Le Dernier Salut" de Nicolas Buysse, création novembre 2019. Théâtre National Wallonie-Bruxelles.

"JEAN-PIERRE : Trop vieux, trop tout, moi je veux jouer, jouer et encore jouer, et vous voir, vous voir vous sentir vivre, haleter, sentir, pleurer..

PATRICK : Jouer, jouer, en ville, dans les champs, courir, rebondir, hurler ma joie, ma colère, mon abandon, mes amours, mes tempêtes, les rois, les princes, les petits...

ALFREDO : Trop vieux pour dire l'amour c'est ça ? nos émotions sont pourries, rongées c'est ça ?

JEAN-PIERRE : Jouer, jouer à s'en perdre, mais ne plus s'arrêter, la vie m'échappe, je sais que je ne peux la comprendre, elle m'échappe, elle glisse devant moi, alors je n'essaie pas de la rattraper, mais je joue, je joue...

PATRICK : Mais je joue je joue comme un enfant, j'ai le vertige, la peur du vide, la peur d'aller dormir et d'arrêter cette journée folle de jeu dans le fond du jardin, dans ma cabane, et j'arrête le temps quand je joue dans ma cabane..

JEAN-PIERRE : Jouer à puiser dans ma mémoire les premiers jeux de rôles, jouer à ressentir les odeurs des salles, mélange de parfums et de sueurs, jouer à se ré-émouvoir des premiers baisers..

ALFREDO : Rater, recommencer, rater, trouver, se perdre, chercher la lune, la lumière.

PATRICK : Jouer, toujours jouer, les yeux ouverts, l'esprit vif, garder la folie jusqu'au dernier instant, hurler au monde, défier la vie et le temps, battre le temps, inventer, jouer, rester vivant!"