Une lettre ouverte du comédien, metteur en scène et chorégraphe Clément Thirion. 

Madame la Première Ministre,

C’est en tant qu’artiste mais avant tout en tant que citoyen que je me permets aujourd’hui de m’adresser à vous, en mon nom, afin de dissiper ce qui me semble être un malentendu.

Lors de la séance plénière de la Chambre ce 16 avril 2020, M. De Smet (NdlR : député Défi) vous a interpellée notamment au sujet du statut social des artistes, et des conséquences du confinement. Vous avez confirmé le gel de la période de crise pour le "statut de l’artiste" avec un report en calendrier pour son renouvellement autorisant ainsi les bénéficiaires à faire valoir leurs 3 contrats annuels avec un délai qui serait rallongé d'un temps équivalent à la crise. La question de la prise en compte des contrats rendus impossibles par les circonstances reste cependant toujours en suspens.

La seconde partie de votre réponse à M. De Smet m’a particulièrement troublé. Je vous cite : "Je sais que [ces mesures concernant les allocations de chômage des artistes] sont une maigre consolation quand on est un artiste et qu’on a envie, et surtout qu’on a besoin, de s’exprimer publiquement. J’espère qu’ils pourront trouver d’autres moyens de le faire, pour passer comme les autres, à leur manière, cette crise sans trop d’encombres".

Malgré la maigre consolation que votre gouvernement donne effectivement aux artistes, ces mots étaient, je crois, empreints de bienveillance. Cette réponse pourrait cependant laisser entendre que les artistes souffrent avant tout de ne pas pouvoir s’exprimer en public. Il me semble que ce point de vue pose problème à plusieurs égards.

Tout d’abord, à cause de cette crise, ce n’est pas de ne plus chanter ou danser en public dont souffrent beaucoup d’artistes mais bien de ne plus pouvoir payer leur loyer ou d’aller faire leurs courses.

D’autre part, en tant qu’artistes, nous nous réalisons certes à travers l’expression publique d’un art, et sans cela nous étouffons. Cependant, réduire notre problématique à une frustration narcissique me semble particulièrement déplacé.

Bien au-delà de frustrer notre envie ou notre besoin de nous exprimer, le confinement compromet concrètement la pratique de notre métier. Comme les autres professions dans le même cas, nous avons cessé nos activités. Comme les autres, nous restons confinés. Comme les autres, nous subissons le manque d’air et d’espace. Comme les autres, nous souhaitons freiner la propagation du virus et prenons nos responsabilités vis-à-vis de la collectivité pour le bien-être et la santé de tous. Pourtant, les conséquences pour nos professions ne sont pas les mêmes que pour d’autres.

Vous souhaitez que nous "[passions] cette crise sans encombre". Sachez que pour le secteur culturel, qui est le deuxième secteur professionnel belge le plus impacté, cette crise est déjà une catastrophe.

Comme le mentionnait M. De Smet dans son intervention à la Chambre, les spectacles, les concerts ou les films se préparent des mois, sinon des années, en amont des représentations publiques ou des tournages. Ils engagent des espaces, des équipes, des fonds et du matériel technique qu’il faut réserver, louer, rassembler. Lorsque le confinement sera levé, nous ne pourrons pas reprendre nos activités du jour au lendemain.

La vie ne reprendra pas pour nous telle qu’elle l’était au 12 mars, comme on reprendrait un film là où l’avait mis en pause. Nous reconstruire prendra un certain temps, pendant lequel les artistes se retrouveront au chômage –dans le "meilleur" des cas– sans compensation pour le manque-à-gagner que représentent les reports et annulations de contrats, pendant et aussi après le confinement. Ceux parmi nous qui tentent d’obtenir le "statut d’artiste" passent du parcours du combattant à la mission impossible.

Ce ne sont que quelques exemples concrets parmi d’autres de l’impact que cette crise aura sur nous.

Vous espérez que les artistes passeront cette crise "à leur manière". Les artistes mais aussi les techniciens, sans qui les représentations de spectacles professionnels ne seraient pas possibles, passent depuis toujours au travers du monde du travail à leur manière : la précarité.

Les congés maladie n’existent pas dans nos métiers. Ni les heures supplémentaires. Ni le treizième mois. Ni les primes parentales ou jours de compensation. Pourtant, sans nous, techniciens et créateurs, c’est tout un secteur d’activités et ses milliers d’emplois permanents qui s’écrouleraient. Notre manière était déjà précaire ; avec cette crise, ce sera pire.

Le confinement ne met pas à mal notre envie ou notre besoin de s’exprimer, il met en exergue les inégalités qui existent au sein d’un secteur et le manque de reconnaissance et d’attention du gouvernement à nos problématiques spécifiques. Les interminables promesses non tenues de la création d’un réel statut d’artiste, par exemple, abondent dans ce sens.

Nous, artistes et techniciens, sommes des travailleurs qui, comme les autres travailleurs, payons nos impôts et participons activement à la société, que nous enrichissons de nos histoires, nos contes, nos œuvres, nos séries, nos films, nos musiques, nos danses, nos installations, nos rêves.

Réduire la problématique actuelle des artistes à la frustration de leur envie ou de leur besoin d’expression, c’est nier la réalité des milliers de travailleurs que nous sommes. C’est nier la crise économique à venir et les effets dévastateurs qu’elle aura sur le secteur culturel et principalement sur les artistes et techniciens.

Nous cherchons pour notre part à garantir nos emplois et à nous projeter dans l’avenir, tout en veillant au bien-être et à la sécurité de tous les citoyens.

J’espère que ces mots vous permettront d’appréhender de manière un peu plus juste la situation d’un artiste confiné et des réalités de son métier.

Clément Thirion