BENOÎT GREVISSE, École de journalisme de Louvain, UCL.

Comment montrer les victimes du tsunami? Comment faire prendre conscience de l'horreur d'une telle situation tout en respectant les victimes, leurs familles et le public? Comment éviter aussi, à force de précautions, de perdre son audience au profit de concurrents plus sensationnalistes?...

Comment parler, ou ne pas parler de «l'affaire» Arena? Hurler avec les loups, tout en s'indignant, par ailleurs, du comportement de la presse flamande face à l'extrême droite? S'en tenir à la seule analyse, au risque de ne pas satisfaire les attentes commerciales?...

L'actualité récente pourrait sembler féconde en dilemmes journalistiques et en choix délicats. L'observation continue montre pourtant que c'est au quotidien que le jugement journalistique est soumis à cette tension entre l'intérêt public et l'intérêt commercial. Rien de bien neuf à ce constat. L'illusion d'optique consiste souvent à penser que cette «corruption» de la mission publique du journalisme serait le monopole de notre époque. Un rapide coup d'oeil sur l'histoire de cette profession démontre qu'on est loin de vivre les temps les plus corrompus qu'elle ait connus. Ce qui est caractéristique de notre temps est bien davantage la mise en cause des journalistes au même rang que les pouvoirs démocratiques institués: législatif, exécutif et judiciaire. Le journalisme n'apparaît plus comme un contre-pouvoir. Il est assimilé aux pouvoirs. Pire, la domination d'une économie mondialisée est telle, que le discours démocratique classique et l'affirmation de ses piliers en semblent devenus désuets. Cet autre bilan fait tout autant partie de la critique sociale convenue. On ne peut pourtant s'en contenter. Les formes d'exercice de la démocratie se doivent d'être renouvelées. Des modes de participation à son usage et à sa construction doivent être réinventés.

Dans ce contexte, le journalisme, quatrième pouvoir informel, est sans doute le plus mal loti. Il le doit sans doute à une espèce de conservatisme qui lui est propre. La formule est volontairement provocatrice. Elle trace pourtant un cadre critique permettant d'envisager un avenir plus démocratique.

Le premier frein à l'exercice du journalisme, dans son sens le plus professionnel et le plus politique, reste le besoin diffus, collectif et tenace de se bâtir une identité sociale basée sur des mythes, des malentendus et des demi-vérités. Le déficit d'identité de cette profession est lié à son histoire. Le journaliste doit, ou croit devoir, se définir «contre» l'historien, l'homme de lettre et le sociologue. Plutôt que d'affirmer sa spécificité et ses évidentes limites, qui consistent à dire notre monde au quotidien, le journalisme intériorise la critique venue de disciplines instituées dont on pourrait pourtant détailler les faiblesses propres. La recherche de la vérité, essence du journalisme professionnel, s'épuise par une définition impossible dans sa comparaison à la philosophie ou à l'histoire. La forme journalistique peut emprunter à l'art et prétendre à un mode pertinent d'accès au réel. C'est pourtant à une image culturellement, intellectuellement et symboliquement plus avantageuse, que semble parfois rêver tel ou tel journaliste se risquant, par exemple, à l'écriture littéraire... On pourrait multiplier les cas de contradiction d'un journalisme, qui veut s'affirmer comme tel, et qui le fait en reconnaissant la suprématie d'autres champs. Plus fréquemment, pour masquer sa fragilité constitutive, et éviter de l'affronter, le journalisme préfère entretenir le mythe de son idéal. On se contente de pointer les difficultés de conditions de production. On regrette une période dorée qu'on aurait beaucoup de peine à identifier, et encore plus à justifier. On se drape dans une liberté de la presse qui exclut tout regard critique extérieur...

Le groupe Bruschetta a dit, à plusieurs reprises, son inquiétude face aux conditions de productions actuelles et aux dérives de certaines pratiques. Que des journalistes, venus d'horizons divers, et des acteurs de la société, intéressés par les médias, aient constitué ce lieu de réflexion est un signe de vigueur. Ce groupe souhaite aujourd'hui, un Forum de la presse. Cette initiative rejoint l'important travail de l'Association des journalistes professionnels, qui a depuis longtemps multiplié les initiatives, notamment en matière d'amélioration des relations Presse-Justice, de statut des indépendants ou encore de sensibilisation des jeunes à l'information... Ces partenaires démontrent, une fois de plus, que bon nombre de journalistes sont prêts à s'investir réellement dans ces problématiques. De même, la proposition de Forum a également suscité l'attention des éditeurs, tout comme l'intérêt des universitaires de la Communauté française concernés.

Il reste que, derrière ces signes positifs, le contexte belge francophone est aujourd'hui toujours marqué par une absence d'instances déontologiques collectives, réellement accessibles au public, permettant de traiter de questions telles que celles que nous évoquions en attaque de ce texte. Cet enjeu peut paraître accessoire. Il est fondamental et révélateur. De telles instances devraient constituer le lieu d'échanges, de prévention et d'explications entre tous les acteurs de l'information: journalistes, bien entendu, mais aussi éditeurs, propriétaires de chaînes, magistrats et public. C'est dans ce type d'institution qu'il faut aujourd'hui réinventer des manières d'exercer une responsabilité sociale aussi écrasante. Or, il faut bien constater qu'aujourd'hui la tendance est davantage d'accumuler le linge sale en buanderie, sans même le laver en famille.

Si le journaliste a à dire notre monde au quotidien, il ne peut le faire qu'en subissant les désavantages de la toute-puissance des médias modernes: immédiateté, simplification et impact sur l'opinion publique. L'erreur journalistique est aujourd'hui beaucoup plus souvent repérée -ce dont il faut se réjouir-, mais aussi mise en critique massive et sans nuance. C'est aussi parce qu'il est constamment en scène médiatique que le journalisme concentre sur lui une critique sociale qui le taxe de spectacularisation et de collusion. C'est ce qui fait aussi sa fragilité particulière, en comparaison des pouvoirs institués qui subissent les mêmes critiques. Il est, en effet, difficile de défendre la spécificité de l'information dans un monde médiatique où la décapitation d'otages, la torture ou les catastrophes naturelles jouxtent Star Academy, Fogiel, Drucker ou Koh-Laonta. On constate ainsi le retour d'une pensée critique qui tend à considérer le journaliste comme un jouet passif, voire collaborant, du système capitaliste.

Dans un tel contexte, les journalistes qui résistent, pour exercer dignement une profession qu'ils pensent essentielle à la démocratie, ont de nombreuses raisons de désespérer. Soumis à la pression commerciale, critiqués par le public comme par certains intellectuels, souvent très éloignés de la réalité de leurs pratiques, ils pourraient être tentés de se rattacher à une définition idéale, hypothétique, voire mythique du journalisme. Ceci ne ferait qu'ajouter à la fragilité de la profession. Un Forum de la presse, souhaité par des professionnels mais ouvert à la société, apparaît, dès lors, comme une occasion de clarifier ces enjeux, de dire les fragilités réelles de ce métier, sans les limiter à des revendications de type syndical. Sans naïveté, toute occasion d'élargir le débat sur le journalisme à tous ses acteurs, y compris le public, est bonne à prendre pour une démocratie qui se cherche. Mais une simple revendication d'un journalisme idéal ne conduirait qu'à l'organisation d'un forum de plus, ajoutant à la grande faiblesse du journalisme.

Titre et sous-titre sont de la Rédaction.

© La Libre Belgique 2005