Une chronique de Cécile Verbeeren, professeure de français en 6e technique de qualification dans une école d'Anderlecht.


Cette question de savoir qui sont les élèves est la principale épreuve que doivent surmonter les enseignants. Une fois celle-ci dépassée, enseigner devient du petit-lait. Les lundis de l’enseignement


Au début de ce mois de juin, Michel Serres faisait ses adieux. Pour rendre hommage à son œuvre tout en faisant un lien avec certains apprentissages de cette fin d’année, j’aimerais m’attarder sur une citation de son livre Petite Poucette, qui était une des lectures proposées à mes élèves de 6e année pour leur examen de juin. Le livre s’ouvre par ces quelques mots : "Avant d’enseigner quoi que ce soit à qui que ce soit, au moins faut-il le connaître."

En arrivant dans une école anderlechtoise il y a huit ans, mon plus grand défi a été d’apprivoiser le public d’élèves auquel j’étais confrontée quotidiennement. Ce public, soyons clair, m’était inconnu. De fait, j’ai constaté, n’en déplaise aux professeurs et responsables de l’agrégation, une réelle carence en la matière lors de ma formation. Or, je pense intimement que c’est la principale épreuve que doivent surmonter les jeunes professeurs pour rendre pérenne leur carrière dans l’enseignement. Une fois que celle-ci est dépassée, enseigner devient du petit-lait. Dès lors, cette chronique se veut encourageante pour quiconque penserait à se lancer dans cette merveilleuse aventure.

Mais qui sont-ils, ces élèves ?

Ils sont des élèves en mutation. Leur corps et leur esprit changent. Individuellement, certes, puisqu’ils traversent (ou sortent tout juste de) l’adolescence, mais collectivement aussi, car le rapport au corps et au savoir s’est considérablement modifié ces dernières années. À la lecture de Petite Poucette, beaucoup d’élèves se sont interrogés sur l’affirmation de Montaigne, qui préfère "une tête bien faite à une tête bien pleine", et qui est interprétée par Michel Serres comme une tête capable d’obtenir ce que l’on veut connaître/apprendre/vérifier. Ils remettront donc en question le rôle classique de l’enseignant. Ce rôle n’est plus tant de transmettre un certain savoir, que de guider vers ce savoir.

Ils sont des élèves en relation. Que ce soit pour se plaindre, se confronter, se confier, complimenter ou blâmer, l’élève cherche à chaque instant à rentrer en relation avec ses professeurs. Les heures de cours sont des marathons humains face à cette demande incessante de relationnel - lui-même intrinsèquement lié à l’émotionnel. Ce qui bouleverse, c’est qu’en se laissant interpeller par ces inconnus l’enseignant se découvrira lui-même, et cela demande beaucoup d’énergie et d’implication de sa personne. Les élèves rendront notre présence en classe légitime si nous nous rendons disponibles aux aléas qui surviennent et si nous faisons preuve d’inventivité dans notre pratique.

Ils sont des élèves en panique. Comme Michel Serres l’écrit, le monde évolue tellement vite que l’avenir de nos jeunes est incertain, ce qui les attend leur est inconnu. Cela provoque une immense angoisse chez eux, angoisse à laquelle les parents ne savent pas toujours répondre. L’école est donc un refuge pour certains, un lieu où trouver des réponses. Et chez qui aller les chercher si ce n’est les professeurs et les éducateurs ?

Ils sont des élèves en demande. En demande d’échanges, en demande de connaissances et de reconnaissance, en demande de défis… en demande d’humanité. Voilà donc le vaste programme établi du métier d’enseignant, établi depuis l’Antiquité : transmettre les fondamentaux de l’humanité. Pas étonnant, me direz-vous, que dans certains contextes de jeunes (et moins jeunes) professeurs s’y épuisent.

Les élèves sont bien plus complexes que 3 000 signes sur une page de journal, quel enseignant oserait prétendre, à la fin de sa carrière, pouvoir dresser un portrait complet de ces "petites poucettes" ? C’est dans ce défi que réside toute la richesse de son métier. Pendant les vacances, le professeur prend le temps de trier et de faire fructifier ce trésor d’une année… Bonnes vacances !