Une opinion de Luc de Brabandere, philosophe d'entreprise, enseignant, conférencier et auteur (1).


Cloud, ami (sur Facebook) ou voiture autonome : pour paraphraser Albert Camus, mal nommer les technologies, c’est donc bien contribuer au malheur de la société numérique.


À mon arrivée à l’hôtel l’autre soir, le réceptionniste me tend un petit rectangle de plastique blanc en me disant aimablement "Voici votre clé". Coïncidence, j’avais passé la journée dans une entreprise où, le matin, un agent de la sécurité m’avait remis un petit rectangle de plastique blanc en me disant aimablement "Voici votre badge".

Bizarre, voilà donc deux objets identiques appelés de manière différente !

Cela fait sourire, mais cela fait aussi réfléchir, car les mots ne sont pas neutres. Le langage constitue une grille de lecture du monde, et elle peut alors influencer nos actions. La preuve par le Bitcoin ! Le simple fait d’avoir appelé "monnaie virtuelle" ce qui n’est rien d’autre qu’un jeu planétaire sur Internet a été lourd de conséquences. Parler de "cryptomonnaie" donne en effet l’illusion qu’il y a une politique monétaire sous-jacente menée par des gens responsables, alors qu’à l’origine du Bitcoin, il y a simplement des informaticiens incontrôlables. Le Bitcoin est en fait plus proche d’un jeton de casino que d’une pièce d’un euro, et si on l’avait appelé Pokemoncoin et non cryptomonnaie, la suite des événements aurait été bien différente. Dans les journaux, on en aurait parlé dans la section "jeux & loisirs" et pas dans la section "économie & placements". Pour paraphraser Albert Camus, mal nommer les technologies, c’est donc bien contribuer au malheur de la société numérique.

Cinq autres cas de figure - au moins - apparaissent assez vite

Mots manquants

Certains nouveaux produits sont baptisés comme étant une amélioration ou une variante d’un produit existant. C’est comme cela que sont nés par exemple les chemins "de fer". De même, ma grand-mère appelait sa radio une TSF, initiales de… Téléphone Sans Fil ! Alors pourquoi ne pas appeler aujourd’hui un smartphone une radio ?

Quiconque a vu une imprimante 3D fonctionner voit tout de suite qu’il ne s’agit en rien d’une imprimante. Alors pourquoi l’appelle-t-on comme cela, et pas cybersculpteur par exemple ? Par paresse analogique, à nouveau. Un nouvel objet naît sans nom, et il est mis dans une catégorie existante affublée d’une différence spécifique. En 1985, j’avais suggéré d’appeler infoducs ce qu’une métaphore poussive dénomma malheureusement autoroutes de l’information.

Mots flous

Certains mots sont nouveaux mais ils ne sont définis nulle part ! Le cloud par exemple. N’est-il pas étrange de voir un banquier ou une université stocker ses informations dans un "nuage" ? Le cloud est en réalité constitué de milliers de serveurs énergivores, bien ancrés contractuellement au niveau du sol. En fait de cloud, c’est plutôt d’un épais brouillard commercial qu’il s’agit, où l’on ne voit plus très bien combien on paye, à qui on paye, et pour quoi on paye. Mais bravo aux créatifs qui ont eu l’idée de l’appeler cloud !

Mots contraires de ce qu’ils veulent dire

On parle de voiture "autonome". Mais finalement, a-t-on jamais vu un objet aussi peu autonome ? Cette voiture dépend de capteurs, de senseurs, du GPS, de logiciels, d’algorithmes… La voiture est automatique peut-être, mais certainement pas - et heureusement pas - autonome. Rappelons-nous que lorsqu’on accorde l’autonomie à un territoire, on donne le droit à ses habitants d’édicter leurs propres lois…

Mots traduits un peu vite

Des mots anglais sont trop vite importés tels quels en français. On parle d’intelligence artificielle. Mais les lettres CIA ne sont-elles pas les initiales de Central Intelligence Agency ? En anglais, "intelligence" veut surtout dire surveillance voire même espionnage. Cela nous fait voir l’intelligence d’Internet un peu différemment, non ?

Mots qui vieillissent mal

Certains mots se voient vidés de leur sens initial. N’est-il pas étonnant que l’on mesure encore la puissance des voitures en "chevaux" ? Et un plombier qui ne place plus de tuyau en plomb, ne devrait-on pas l’appeler un pévécéyer ? Vous me direz à juste titre qu’on fabrique bien des verres… en plastique ! Aujourd’hui les fichiers n’ont plus de fiches, et les souris ne mangent plus de fromage. À nouveau, cela fait sourire, mais être ami sur Facebook n’a plus grand-chose à voir avec l’amitié.

Quatre autres exemples

Un regard critique sur les mots du numérique nous aiderait à mieux comprendre ce qui nous arrive. Quatre derniers exemples devraient achever de vous en convaincre.

1. On a tendance à croire qu’on est sur Internet. Mais ne faudrait-il pas dire qu’on est dans Internet ? Ou même sous Internet, comme on est sous antidépresseurs ? Car finalement, quand on fait une recherche, on n’est pas sur Internet, on est Internet !

2. Quand on dit "connecté", ce serait plutôt l’inverse ! Avant les astronomes scrutaient le ciel. Aujourd’hui, les astrophysiciens ne regardent même plus par la fenêtre, ils sont devant leurs écrans. Déconnectés du ciel.

3. On vit, paraît-il, dans un monde en "temps réel". Mais alors, il y a cinquante ans, le temps, il était comment ? Irréel, virtuel, différé, artificiel ?

4. Big Data, ce ne sont pas plus de data qu’avant. On devrait dire Other Data, car il s’agit de l’ensemble des traces que l’on laisse sur Internet, et elles n’ont pas d’équivalent dans le passé. Questionnons les mots, encore et encore. Data veut dire données et les grands d’Internet disent vendre ces données. Non, ils revendent ce qu’on leur a donné ! On comprend alors mieux qu’ils soient devenus si riches !

Dans son Abécédaire de l’ambiguïté, Albert Jacquard nous conseille "d’arracher aux mots leur carapace pour leur faire avouer tantôt leur richesse tantôt leur traîtrise ". Avec les nouvelles technologies, l’occasion est belle d’en arracher un paquet !

(1) Notamment "Homo Informatix" Ed. Le Pommier.