Une chronique de Christophe Dechêne, instituteur, directeur d'école primaire.

Le regard aux aguets, on le voyait là, posté à l’entrée de cette école plus vide que vive depuis des mois. Il lui fallait patienter encore un peu. Soudain, il les vit arriver comme surgissant du néant après une trop longue absence, fidèles au rendez-vous. Masqué, sans pouvoir laisser déborder sa joie, c’est chacun d’entre eux qu’il aurait voulu étreindre. De nouveaux visages arrivaient sans cesse, rayonnants ! Cette vive émotion effaça ses doutes et exaspérations. Lui, c’est un directeur d’école fondamentale parmi d’autres.

Quelle satisfaction de pouvoir à nouveau tisser des liens, autres que virtuels. Les "Je" du confinement redevenaient des "Nous" du présentiel. Pour les parents, ce premier septembre était surtout celui d’un retour à une certaine normalité. Eux, avançaient masqués, serrant fermement la main de leur enfant, pour le confier à un nouvel enseignant. On pouvait lire dans leurs regards qu’ils étaient partagés entre une légère inquiétude et un réel soulagement. La confiance régnait, c’était palpable. À l’école, tout avait été minutieusement organisé par l’équipe éducative qui, avec son intelligence collective, avait concerté, construit, imaginé cette rentrée tant espérée. Celle-ci se plaçait sous le signe de bien des incertitudes mais apportait une intime conviction : l’école n’aura probablement jamais autant fait sens qu’aujourd’hui. D’ailleurs, les enfants qui doivent actuellement être mis en quarantaine, n’en veulent plus. Leur choix, c’est le présentiel. Et dans la salle des profs, résonnent toujours ces quelques mots "Quel bonheur de retrouver chaque matin ses élèves en classe !" Le défi majeur de l’enseignement sera assurément de continuer à faire sens à l’avenir.

Vivre

Septembre voit les enseignants créer au sein des classes "un climat propice à la reprise des apprentissages". Les retards et difficultés sont identifiés. Force est de constater que la situation sanitaire a encore accentué des inégalités déjà bien présentes. Tout un arsenal pédagogique se met en place.

Équipes et directions affrontent aussi très rapidement d’autres situations quotidiennes qui vont nécessiter un accompagnement personnalisé : petites incivilités, violence, harcèlement, soucis familiaux et relationnels. Chaque jour, cette gestion se compte en heures et s’effectue sans éducateur !

Conjointement à ce travail, une avalanche de circulaires continue de déferler sur les écoles, obligeant les directions à y consacrer la plus grande partie de leur énergie. "Jamais nous n’avions passé autant de temps dans notre bureau", observe une directrice expérimentée.

À cela s’ajoutent les quarantaines, les écartements, les fermetures de classes, les contacts avec les parents, les remplacements et la pénurie d’enseignants. Depuis le 7 octobre, une circulaire permet de remplacer les enseignants dès le premier jour. Les directions sortent un peu la tête de l’eau !

Choisir

La gestion pédagogique d’une école reste au cœur des priorités d’un capitaine et de son équipe. Pour celles qui ont déjà pu valider leurs objectifs personnalisés dans le cadre du plan de pilotage, c’est une évolution réellement positive. Promouvoir une gestion collaborative et développer le leadership pédagogique des directions mis en avant par le Pacte d’excellence, aussi !

Mais ces mesures nécessitent du temps, de l’investissement et se font en sus du reste, parfois au détriment d’autres engagements. L’exemple du 2 septembre, au milieu de cette déferlante de rentrée, est significatif d’un choix de priorité du pouvoir régulateur. Celui-ci invite les équipes à réfléchir aux stratégies à mettre en place tout en réalisant un état des lieux. Il veut "s’assurer que des actions soient prises au niveau du pilotage pour construire des stratégies de différenciation, d’hybridation et de lutte contre le décrochage". Cela s’appelle la contractualisation ! Même avec des programmes surchargés, les équipes trouvent encore de l’énergie. Mais à quel prix ! À bien y réfléchir, cette société dans laquelle nous vivons est tristement orientée vers l’évaluation, le contrôle et la performance. Depuis plus de 20 ans, l’ombre de Pisa plane sans cesse sur nos écoles en leur imposant une foule d’ajustements et de mesures à appliquer. Tandis que sur le terrain, les enseignants se débattent constamment pour s’adapter, construire de nouveaux outils, dont ceux du numérique, on constate simplement que ces hirondelles n’ont pas encore permis de faire le printemps !

Titre de la rédaction. Titre original : "Comme un retour d’hirondelles".