Une opinion de John Baete, ancien rédacteur en chef de "Sport/Foot Magazine".

J’approuve le projet footballistique proposé par Vincent Kompany. Anderlecht doit le suivre, et ne pas faire de compromis qui risqueraient de retarder l’avènement d’un football flamboyant.

Mens sana in corpore sano, un esprit sain dans un corps sain. Cette maxime latine sur le blason du RSCA m'a toujours parlé. Elle n'est pas prétentieuse, même si élitiste. Mais le sport de compétition l'est instantanément. Tout le monde n'est pas appelé aux plus hautes destinées et il faut l'accepter, même si on fait tout pour y arriver. En foot, on peut obtenir un résultat de mille manières différentes et c'est ce qui fait le charme de ce sport. Il n'y a pas une vérité, tous les systèmes de jeu doivent être respectés. Ce qui n'empêche pas d'être frustré par du football défensif si on aime le foot offensif. Ce jeu est une question de goûts et de couleurs. L'attaque a toujours été mon credo intime, depuis le Real Madrid des années soixante au Barça de Pep en passant par le Brésil de Pelé ou le ManU de Sir Alex. En Belgique, c'est le vrai style mauve et blanc qui m'a fait vibrer quand il a existé.

Et ce depuis les années soixante quand je traversais Bruxelles en trams et bus pour aller au Parc Astrid y voir jouer Anderlecht. A l'époque, j'y ai tenté naïvement ma chance comme joueur mais le duo Noulle Deraeymaeker - Polyte Van den Bosch qui supervisaient chaque année les tests des candidats spontanés m'a envoyé jouer en cadets C à Neerpede qui, à l'époque, semblait au bout du monde. Ces tests se résumaient à lancer un ballon au milieu de 40 kets qui devaient se l'approprier... Mais j'étais au paradis. Avec mes coéquipiers, on allait voir la Première s'entraîner dès qu'on le pouvait et notre carte de membre du club permettait de suivre les matches debout depuis le bloc C situé sous l'ancienne tribune II. Une place de choix d'où on pouvait suivre l'échauffement sur le terrain B avant de se retourner vers la scène principale pour le match. Bref, deux saisons de cadets C avec un Monsieur Deprez comme coach, des vestiaires sans douches pourvus d'eau froide et des tas de victoires avec comme seule bête noire le Maccabi Bruxelles emmené par un Doron Levy qui allait s'imposer plus tard en Première à l'Union St Gilloise. Ensuite, deux ans de scolaires et un de juniors provinciaux au SCUP de Jette avant de me tourner vers le 110 mètres haies à l'Excelsior de Bruxelles et en équipe nationale tout en foulant toujours les terrains de l'ABSSA. Quand je remise les spikes, je débute une saison en Réserves du Racing Jet Bruxelles, en division2, sous Jean-Paul Colonval. Et puis le travail à plein temps avec d'autres expériences sportives mais sans jamais oublier le fer rouge du foot à l'anderlechtoise. Avec toujours du foot amateur et des matches réguliers avec l'équipe de la RTBF où débarque comme ailier droit un splendide Eddy Merckx en fin de carrière.

Ah, ce modèle de jeu en un temps qui dans les années 60 parvenait à bousculer le Real Madrid, numéro un européen... Difficile à gérer comme passion une fois devenu journaliste sportif professionnel ? Pas de la manière dont on peut le comprendre de prime abord. Quand on est supporter, on est aussi le premier critique. Donc, sans aucun doute, j'ai été plus dur que le journaliste anti-Anderlecht quand il s'est agi de donner mon avis sur les Mauve et Blanc. Et ici, je ne parle que de ce qui s'est passé entre les lignes du terrain, le seul espace où ce manifeste est légitime. La vie du club en coulisses n'a pas toujours été un exemple de probité et je suis le premier à le déplorer. Sans doute pas pire qu'ailleurs mais ce n'est pas une excuse. Le mens sana a souvent pu aller se rhabiller au vestiaire. Le football attire énormément de gros profiteurs voulant une part du gâteau, c'est connu. Quand un club est capable de s'en prémunir, on peut estimer qu'il travaille bien. Mais quand on apprend que les dirigeants-mêmes détournent de l'argent qui aurait pu bénéficier à l'amélioration du club, ça donne envie de vomir parce qu'on trahit le sport. Je suis certain qu'historiquement, Anderlecht a obtenu des bons résultats en permettant à ses dirigeants de s'en mettre plein les fouilles. Et forcément, quand l'un ou l'autre s'est fait rattraper pour fraude fiscale, blanchiment ou autre trucage, j'ai toujours été le dernier à pleurer. A condition d'avoir voulu verser une larme. J'ai toujours été heureux quand les tricheurs se faisaient avoir.

Les coachs

Je suis né en 1953 et ai vécu toute l'histoire d'Anderlecht depuis les années soixante. Il y a seulement trois entraîneurs qui m'ont plu chez les Mauves : Pierre Sinibaldi, Paul Van Himst et Johan Boskamp. Je pense que Vincent Kompany est de la même catégorie.

Je sais que d'autres coaches ont connu des grands succès avec le Sporting comme Raymond Goethals ou Aimé Anthuenis mais en utilisant un football qui ne me plaisait pas. Avec les trois premiers nommés, c'était le ballon qui courait et l'intelligence de jeu qui était au pouvoir. Les anti- Kompany pensent du coup avoir un argument : « Il faut des très bons joueurs pour jouer l'attaque. Sini, Van Himst et Boskamp les avaient. Guardiola au Barça aussi.». Certes, ils avaient des bons joueurs mais ils en ont sortis et développés eux-mêmes aussi et jamais des moindres, sachant pertinemment que s'ils les sélectionnaient, ils allaient progresser dans le système qu'ils mettaient en place. Virons clichés un instant : un coach vit et meurt avec ses tactiques et tous les styles mènent à Rome. Un coach qui change souvent d'avis n'est donc pas un bon coach. Les poètes romantiques qu'ont été Sinibaldi, Van Himst et Boskamp (à qui j'associe feu Jean Dockx, son binôme) exigeaient de toujours jouer vers l'avant, d'anticiper, de ne pas défendre en reculant, de faire courir le ballon en une-deux. C'est ce que Kompany avait commencé par promettre de manière radicale. Si ses illustres prédécesseurs voulaient créer énormément d'occasions de but, lui donne l'impression de travailler pour que l'on rentre dans le but ballon au pied. C'est l'orgasme du foot des parcs que Van Himst atteignait comme joueur, d'ailleurs. Car comme par hasard, mes entraîneurs mauves fétiches ont été des grands joueurs : Sinibaldi a été le premier grand buteur du Stade de Reims ; Boskamp a marqué le foot belge avec le RWDM (ils ont tous deux été deux fois internationaux) et Van Himst a été le joueur belge du siècle passé, le Pelé blanc. Kompany a un palmarès encore plus monstrueux et sa carrière n'est pas finie ; il est comme le requin de Jaws, il revient toujours... Et puis, en matière de charisme, il en charrie plus que quiconque. Kompany, c'est Kennedy. Une idée qui s'applique à lui et à son père, Pierre. Ne les traitez jamais de naïfs, ils sont ambitieux et ont les moyens de l'être : l'intelligence, le talent, la persévérance. Quitte à viser parfois trop haut ? Comme d'être joueur-entraîneur à ce niveau ? Vincent m'avait fait sourire quand au début de sa carrière de pro anderlechtois, il avait annoncé son inscription en économie à la VUB. Mais il a fini par obtenir un MBA en Angleterre. S'il n'avait pas été sportif de haut niveau, on ne sait ce qu'il aurait fait de sa vie. Sans doute de la politique car il peut être très persuasif. Et têtu. Parfois, il a des coups de mou. Comme tout être humain. Surtout quand il n'est pas totalement épaulé. En début de saison, après quelques contre performances d'Anderlecht, le joueur-entraîneur avait tonné qu'il ne ferait aucun compromis quant à son style de jeu hyper offensif que le club avait endossé. Ensuite, les résultats ne venant pas en partie du fait d'un nombre de blessés hallucinant et d'un réel manque de réussite, son entraîneur de terrain Simon Davies a été remplacé par Franky Vercauteren. Et lui-même, blessé à ce moment en tant que joueur, a peut-être été blessé dans son amour propre. Comment ne pas l'être car, si le club exprimait sa confiance dans le projet décrit au début de l'été de football totalement offensif, il rappelait une icône du club en tant que joueur et coach mais qui est beaucoup plus conservateur dans son style de jeu que le rêve Kompany. Cela coïncida avec un retour de bâton de la fédération lui rappelant qu'il ne possédait pas les diplômes requis pour officier comme entraîneur et coach. Du coup, il a été totalement absent dans les médias belges, ne s'exprimant à cette époque que dans le journal anglais The Guardian et y précisant que l'arrivée de Vercauteren avait été prise collégialement sans être uniquement son choix, mais soulignant toute la légitimité du nouvel arrivé pour épauler le projet. Un joli moment de diplomatie.

Les anciennes recettes

Sauf qu'Anderlecht ne joua pas mieux sous Vercauteren et que la disette au classement continuait de menacer. Les Mauves jouaient de façon moins flamboyante et ne gagnaient pas plus. Avec quatre défenseurs placés très bas et deux 6, Anderlecht ne se créaient même plus d'occasions de but. Après avoir été éliminés sans jouer en quarts de la coupe à domicile contre Bruges, l'équipe redevint vraiment offensive contre Genk quelques jours plus tard et s'imposa en recollant enfin au projet initial.

Du coup, Kompany qui rejouait était revenu à la charge dans les médias en rappelant qu'il fallait tirer une ligne claire sur la manière de jouer pour éviter que le club s'enlise comme Manchester United (évidemment que le mythe de City prenait cet exemple !) ou le Milan qu'il avait tant admiré en tant que gamin. Mais restons clair, ce n'est pas à cause de ses qualités de communicant que je suis conquis par le projet Kompany. J'approuve totalement le message global, certes, que je décrypte : jouer vers l'avant toujours, construire depuis l'arrière, presser haut, jouer au ras du sol, baser le jeu sur les une-deux, encourager tous les joueurs à éliminer leur opposant direct avant de passer et enfin, déborder pour centrer en retrait. Des principes intangibles pour une équipe offensive. Evidemment, on peut pinailler. Kompany avait demandé en début de saison à ses joueurs de flanc de repiquer vers le centre du jeu sans chercher systématiquement la ligne de fond pour délivrer des centres en retrait courts et mortels. Mais là, il aidait l'adversaire car depuis Raymond Goethals, on sait que quand on veut presser l'adversaire, il vaut mieux bloquer les flancs pour qu'il s'enlise dans le milieu du terrain où il y a forcément des bouchons. De plus, presser l'adversaire vers la ligne de touche écarte la défense ce qui la rend vulnérable quand l'adversaire parvient tout de même à passer.

Les blessures dans le noyau ont sans doute aussi empêché Kompany de jouer à trois (ou cinq) derrière avec lui comme premier relanceur à la Bonucci. Ce n'est pas à moi de dire à Kompany comment il doit s'y prendre pour avoir des Mauves version tikki takka mais plutôt à son mentor, Pep Guardiola. Quitte à essuyer les plâtres, prendre des tôles, mordre sur sa chique et finir par progresser. Mais Anderlecht n'était pas prêt à affronter des débuts aussi difficiles et le club a craqué. Il était prêt à ne pas survoler le championnat mais le spectre de la non participation aux playoffs 1 a fait jouer des réflexes commerciaux à l'égard des clients/supporters et on a changé l'organigramme sportif en se rassurant avec d'anciennes recettes avant de dérouler une lettre d'excuses et de se mettre à genoux dessus en implorant de la patience pour trois saisons. Kompany a toujours estimé nécessaire de rester en contact avec la corde sensible des fans, habitué qu'il était à l'intensité mystique des supporters anglais, mais ici c'est devenu du patronage voire du paternalisme. Ce n'est pas comme cela qu'on mène une révolution copernicienne. Il fallait plus encore traiter les fans mauves en adultes en leur parlant d'un voyage churchillien genre blood, sweat and tears. Car si le fond a été touché avant la nouvelle année avant de tout juste rebondir, c'est aussi dû à certains atermoiements en matière de style et de sélections. En restant fidèles à leur vision, tous les grands entraîneurs ont toujours cerné leur meilleure équipe très rapidement. Là, Kompany a péché. Mais l'excuse des blessés est acceptable : le onze de base n'a jamais existé. C'était le monstre du Loch Ness. Et puis le chaos. Avec un manque de jusqu'au-boutisme offensif provoqué par un tsunami de doutes venus des supporters et puis de la direction mais également des commentateurs, d'abord empreints de respect à l'égard de Kompany et puis se sentant obligés de critiquer plutôt que d'encourager. Par manque de courage éditorial, de vision sportive ou pour suivre les tendances des fans. Pour résister à tout cela, Kompany aurait dû s'appeler Cruyff. Car que n'a-t-il entendu ? Cela allait de l'impossibilité d'être un joueur-entraîneur à l'erreur de penser que des joueurs trop moyens ne pourraient jamais jouer à la Barça, en passant par sa propre inutilité une fois blessé. Le grand Johan formé à l'Ajax et vedette du Camp Nou a sans doute moins souffert que Kompany à ses débuts ici car il a repris d'abord un Ajax à la tradition de beau jeu ancrée et n'a tout de même pas transformé le Barça en ce qu'il est devenu en deux temps, trois mouvements. Cruyff n'est malheureusement plus là pour comparer mais il aurait été le premier défenseur de Kompany, j'en suis certain. Johan n'a jamais baissé les bras et fait de la formation permanente en beau jeu.

Arrêter le yo-yo du compromis

Quand j'étais gamin et que j'allais voir Anderlecht jouer sous Sinibaldi, si le jeu perdait de sa flamboyance (ça arrivait), le public connaisseur battait des mains à l'unisson très lentement et cela avait le don de faire se relever le menton des joueurs qui se remettaient à la conquête du temps et de l'espace en domestiquant le ballon. J'ai toujours rêvé de cela chez des Mauves qui furent ensuite éclairés par un Van Himst qui lança des gamins comme Scifo et Grün dans la bagarre ou un Boskamp qui osa parler de joueurs-phares et de porteurs d'eau dans son onze. Kompany me donne l'espoir de revivre tout cela mais sa fierté ambitieuse a besoin d'être totalement comprise et encouragée. Il ne doit plus jamais se justifier et arrêter de jouer au yoyo du compromis. Mon respect pour Vercauteren comme joueur et coach est total mais il ne peut se mettre en travers de la vision complètement offensive, sous peine de retarder le processus et de contribuer à en faire le mirage qu'il est pour trop de gens. Je suis Kompany. A condition qu'il le redevienne totalement.