Il y a deux semaines, la proposition de loi qui dépénalise totalement l’IVG jusqu’à 18 semaines a été renvoyée au Conseil d’État pour un nouvel avis à la suite d’un débat houleux où se sont mêlés de sombres menaces et chantages sur la constitution d’un éventuel futur gouvernement. Ce marchandage choquant a déclenché des critiques sévères, des éditoriaux enflammés dans la presse, puis des débordements injurieux sur certains réseaux sociaux. Un triste spectacle qui n’est sans doute pas fini…

Quelques jours plus tard, l’éditorialiste Francis van de Woestyne revenait sur l’attitude de nos politiciens et soulignait leur difficulté à faire des compromis pour mettre en place un gouvernement fédéral de plein exercice. Il observait que les hommes et les femmes de pouvoir sont de leur temps, vivent avec l’écho envahissant et perturbant des réseaux sociaux, et se demandait s’ils étaient tous devenus des incapables.

Changer de système démocratique

Même s’il y a parmi ces derniers un nombre d’individus d’envergure médiocre, on peut se demander si le problème ne tient pas davantage au système qu’à la qualité des personnes. Ne touche-t-on pas ici aux limites de notre modèle parlementaire ? Ce modèle semble en effet bien usé, et il recueille d’ailleurs de moins en moins d’adhésion, comme le montrent les taux d’abstention croissants et les enquêtes sociologiques qui révèlent un désintérêt et une méfiance importante à son égard. La démocratie représentative basée sur l’élection au suffrage universel et sur des partis structurés se trouve donc remise en question. Pour être élu il faut se différencier des autres, ce qui pousse souvent à accentuer son point de vue, à forcer le trait et à l’affirmer avec force. Ceci mène davantage à l’antagonisme qu’au consensus.

Il me semble que la démocratie gagnerait à retrouver une forme de délibération d’un grand nombre de personnes pour rechercher un accord harmonieux. Le recours à des panels de citoyens, tirés au sort et prenant le temps de s’informer sereinement, fait son retour dans nos pays. Nos voisins français ont convoqué une convention citoyenne pour le climat. Chez nous, il y eut en 2011 le G1000, dont la tenue engageait à repenser notre système politique. Et n’oublions pas qu’en Irlande, ce sont les assemblées citoyennes qui ont permis la légalisation du mariage homosexuel et de l’IVG.

De tels processus délibératifs permettent de dépolariser les discussions bloquées au niveau politique. Bien sûr, de nombreuses matières complexes et techniques requièrent des politiciens élus. Pour autant, des sujets de société comme les questions du début et de la fin de vie, du rapport entre les sexes, de la solidarité dans les soins de santé, du respect de notre planète et du climat, du port de signes religieux… sont des enjeux qui touchent tous les citoyens. Il ne s’agit plus alors d’être pour ou contre, d’imposer tel ou tel point de vue, mais d’essayer de dégager - au sein d’une population où existent des sensibilités diverses - ce qui fait consensus. Construire la concorde et l’harmonie ne se fait pas par décret ou ordonnance, mais par l’écoute et le dialogue, par le fait de se mettre ensemble pour essayer de déterminer ce qui constitue aujourd’hui le bien commun pour le plus grand nombre en offusquant le moins de monde possible.

L’impasse dans laquelle on se trouve actuellement pourrait nous faire envisager ce type de solution pour le débat sur l’IVG.

Pour des échanges harmonieux

Plus personne ne remet en question la loi qui permet l’IVG jusqu’à 12 semaines de grossesse, soit 14 semaines d’absence de règles, mais beaucoup de gens sont choqués qu’on rajoute, en un coup, six semaines de permission, pour permettre l’IVG jusqu’à 18 semaines. Personne non plus ne pense qu’il est juste de laisser aller à l’étranger 500 femmes par an, parce qu’elles ont dépassé le seuil des 12 semaines. Mais de nombreux gynécologues estiment que la santé (comme définie par l’OMS) de ces femmes est gravement menacée et que ces femmes pourraient bien bénéficier d’une prise en charge compétente et remboursée en Belgique dans le cadre non plus de l’IVG, mais de l’interruption médicale de grossesse (IMG). Par contre il nous semble indigne d’utiliser ces 500 femmes en détresse pour mener un combat idéologique pour l’autonomie de la femme.

Un grand nombre de citoyens pourraient être d’accord pour dire qu’il faut une nouvelle fois aménager notre loi sur l’IVG, et il me semble fort probable qu’un panel de citoyens de bonne volonté, éclairés par des experts de tous horizons, parviendrait - harmonieusement et beaucoup plus facilement qu’au Parlement - à dégager ce qui fait consensus dans notre société actuelle.

Les risques d’un vote précipité

Maintenant, est-on certain qu’en aucun cas les parlementaires ne pourraient s’apaiser et chercher ce qui fait consensus ? Pense-t-on vraiment qu’ils sont davantage intéressés de continuer de se battre comme des chiffonniers sur le dos des femmes en difficulté ? Le risque est, qu’épuisés par cette bagarre, épuisés par la crise sanitaire du Covid-19, épuisés par l’impasse des discussions sur la formation du gouvernement, on en viendra au vote. On suivra les injonctions des autorités du parti ou on votera en conscience en fonction de ce que l’on sait. Mais on peut se demander si tous les parlementaires auront la possibilité de réaliser un travail exhaustif sur les nombreux risques qu’il y a de trancher actuellement ce débat. Même si on sent que c’est loin d’être une bonne loi, on ira alors au plus simple, au plus simpliste. "C’est le droit des femmes", dira-t-on ; "C’est le progrès"… Et qui sera contre le droit des femmes ? Qui ne veut pas se dire progressiste ?

On votera donc sans grande considération pour ceux qui devront éduquer à la vie relationnelle, affective et sexuelle chez les adolescents, qui devront enseigner le respect de l’autre sexe et expliquer les exigences d’une contraception sérieuse, tout en disant qu’en cas de pépin, on peut avorter jusqu’à mi-grossesse… On votera sans grande concertation avec les gynécologues-obstétriciens qui se demandent affolés pourquoi certains médecins veulent à tout prix retourner à l’ancienne technique de dilatation - curetage avec morcellation fœtale, intervention violente, dangereuse et traumatisante, alors qu’il existe aujourd’hui des méthodes médicamenteuses beaucoup plus douces et dénuées de danger.

Est-il possible en restant dans ce débat si polarisé de rendre service aux femmes ?

Est-il possible de faire avancer la citoyenneté ?