Je lis dans la presse ces jours-ci que Maurane, chanteuse, talent (international) sur pattes, aurait «dérapé» sur Twitter. Elle a qualifié Élia, la nouvelle star académique de The Voice Belgium, de «Vanessa Paradis de chez Ze(e)man» dont elle a précisé que c’était un magasin où l’on trouve, selon elle, des chaussettes à deux balles. Tout de suite, la «twittosphère» a répondu avec la violence qui lui sied dans ses grands moments de crispation. Non, mais ça va pas, Maurane ? Vous attaquer à Élia ! Vous vous rendez compte ? Élia ! Une candidate à The Voice ! que nous tous, Twittos associés, regardons religieusement chaque semaine ! Une chanteuse, une vraie ! Une future star ! Méchante Maurane ! Les journaux de Sudpresse ont bientôt repris «l’événement» en égratignant la star (Maurane, pas Élia) et celle-ci a réagi avec un humour des plus acides et des gros mots en pagaille, si peu imaginatifs toutefois qu’on aurait cru qu’elle était devenue un Capitaine Haddock, mais de chez Zeeman aussi. (Ce qui est au fond logique pour un capitaine : zeeman, c’est marin en néerlandais.)

Et zou, la presse enchaîna. Avec des titres comme «Maurane, le dérapage de trop ?» Et là, on tomba dans le procès en fréquentabilité. Et dégoûtée des insultes de notre grande chanteuse, relayées avec insistance par des journaux, la population suivit : 72% d’internautes sur la DH pensent en effet que, «oui», Maurane a «dérapé». Il faut dire que la DH a évoqué le fait qu’elle ne «maîtrise clairement pas les codes Twitter», pour expliquer la levée de boucliers contre elle sur le réseau social en 140 caractères — négligeant un autre fait par la même occasion : pas mal de fans l’ont aussi soutenue, mais passons. Bon, j’ignorais qu’il y avait des «codes Twitter». J’avais plutôt l’impression qu’on pouvait y écrire à peu près tout ce qu’on voulait. Certains y vont jusqu’à y violer le Code civil en lâchant des phrases ignominieuses de racisme, d’antisémitisme, d’islamophobie. Ils ne soulèvent pas forcément la rage des foules twitteuses qui a apparemment mieux à faire. Et bien des politiciens, Nadine Morano en France, par exemple, y dérapent allègrement. Mais pour «déraper», il faut être pilote. C’est-à-dire avoir une responsabilité sociétale. C’est le cas de Jamal Ikazban, ex-échevin de Molenbeek, qui a envoyé à Claude Moniquet un tweet le traitant «d’ordure sioniste». Là, il y a dérapage. Il y a même antisémitisme. Il y a insulte. Mais Maurane n’est pas Morano, encore moins Ikazban. Elle n’est ni fonctionnaire, ni représentante du peuple, ni générale en chef (bien que parfois, son langage lui donne un faux air de colonel à la retraite). Elle est chanteuse, artiste, et je pensais qu’à ce titre, elle disposait d’une totale liberté d’expression tant qu’elle ne franchissait pas les limites imposées par la Loi (et même, un artiste se doit de les franchir un peu de temps en temps, ça fait du bien à la société). Accessoirement, mais ce n’est pas une raison, elle a joliment défendu la chanson belge par le passé, et notre absence de complexes par la même occasion.

Madame Weight Watchers, cette sérial-insulteuse !

Or non. Des médias l’accusent de «dérapage», d’imbécilité twittoridienne, et les spectateurs suivent. Elle aurait donc touché au saint du saint : une candidate à une émission de «découverte de talents». Le catholicisme a peut-être perdu bien des fidèles ces dernières années (dont moi), mais ils ont apparemment toujours besoin de sacré. On a beau être mécréant, on n’en a pas moins besoin d’icônes. Pour les uns, Maurane est une de ces icônes (ce que Marx appelait des «fétiches»). Ceux qui l’insulteraient toucheraient à leur sacré. Ils la défendent avec virulence sur Twitter. Les autres se sont engagés dans les fétiches offerts gratuitement par notre société ultramédiatique. Pour eux, TheVoice, comme beaucoup d’autres programmes de «fabrication d’étoiles» est de ces moments qu’on est priés de respecter. Car, nom d’une bière de Londres à Berlin, on doit donner leur chance à ces jeunes talents ! Et donc, vous, les stars qui avez réussi, êtes priées de les encenser ou, au minimum, de ne pas être trop exigeantes quand vous les regardez.

Ce qui signifie, en pratique, que quand Élia chante Tandem, pourvu qu’elle fasse illusion, il est honteux qu’une chanteuse connue se permette de la critiquer, fut-ce par une vanne bien belgo-belge (oui, le Zeeman m’a fait rire). On est prié de penser qu’Élia, elle l’a. Sans compter que, comme la presse s’est empressée de le faire remarquer à Maurane, en substance : «ça n’est pas bon pour ta carrière». C’est peut-être vrai, mais au-delà du conseil (merci les journalistes de prendre soin de la carrière de madame Weight Watchers), on a l’impression que le commentateur nous invite ici à penser de même et, pourquoi pas, à boycotter cette sérial-insulteuse !

Étrangement, personne n’a pris la peine de discuter du contenu du premier twit de Maurane ; on a l’impression que cette question est même taboue. Alors, je mets les pieds dans le plat et je la pose : «Élia est-elle une Vanessa Paradis de chez Zeeman ?» Une chose est sûre à mon avis, elle n’arrive pas à la cheville de Vanessa. Ce n’est pas Élia, sa valeur, son talent qui sont en cause. Pratiquement tous les candidats à ces télécrochets ultrapromus ont ce même problème. Ils peuvent bien chanter juste, avoir du coffre, de la technique, et même susciter l’émotion, ils ne sont toujours que des candidats à un concours. Or, l’art ne supporte pas le concours. Quoi que la voix d’Élia diffuse de bon, elle n’a de Vanessa ni le charisme, ni la fragilité, ni l’élégance, ni la grâce gestuelle. Elia a bien des qualités de la belle française, mais c’est là que le bât blesse : elle n’a pas ses défauts.

Moi, j’aurais dit «chez Monoprix»

Le style, ce n’est pas de bien copier ce qu’a fait l’autre, mais de commettre des erreurs que l’on est le(la) seul(e) à commettre. Et TheVoice, comme tous les téléconcours, est bien trop sévère pour l’erreur, la faute — ce qui fait justement les grands artistes. Si le vrai talent ne se compte pas, ne se juge pas, il ne s’apprend pas non plus : on naît avec. Maurane est Maurane même quand elle se plante, même avec mille fausses notes, même quand elle jure, même quand elle crache. En revanche, Elia, pour être cette candidate que les twittos défendent comme si elle était leur petite sœur à protéger, elle doit se retenir, se contrôler, se donner, oui, mais pas trop, et surtout, ne jamais «déraper». Amy Winehouse fut Amy Winehouse, même bourrée, même totalement à côté de la plaque. Et si Élia a, au fond d’elle un vrai talent prêt à bondir, ce n’est pas dans un concours télévisé qu’il explosera. Tout, dans ce show, est beaucoup trop contrôlé. Et là, sa robe, ses gestes, sa convenance renvoient effectivement son interprétation de Vanessa Paradis chez Zeeman. Moi, j’aurais dit «chez Monoprix». Mais chacun ses références.

Le talent est inné. Le génie, lui, s’acquiert sur la route. Dans un bar avec cinq spectateurs qui n’ont rien à fiche de vous. Dans un restau où les gens mangent sans écouter. En se prenant des tomates. En osant des chansons que personne n’attend. The Voice, comme la Star Academy, comme la Nouvelle Star, prétend remplacer ce parcours du combattant, mais c’est une machine à effacer le souffle. Je parle du feu sacré, celui qui fait les grandes carrières. Celles, justement qui ne décollent presque plus jamais, tant l’industrie musicale est obnubilée par le succès télévisuel, l’adhésion d’une audience de plus en plus docile aux choix des juges qu’on lui vend comme crédibles, et non plus tentés par les tripes et/ou le style. Vanessa Paradis aurait échoué à The Voice. Brel aussi. Brassens, n’en parlons pas. Barbara aurait été huée. The Clash, jugé trop sale. Lennon, trop baba. Les Stones, trop vulgaires (et ces déhanchements) ! Daho, trop mou. M, trop fou. Higelin, trop gaucho. Maurane ? Ingérable ! Alors, oui, c’est bien qu’elle l’ouvre pour le dire. Pour sortir la chanson de cette gangue convenue et sans relief dans une société qui a peur d’elle même.

Là-dessus, je vous laisse et je retourne sur Twitter. Où je m’attends au pire. Eh merde !