Selon le philosophe italien Maurizio Ferraris, impossible de ne pas répondre à l'appel qui retentit depuis notre téléphone portable. C'est que nous sommes enclins à nous montrer disponibles à la mobilisation. Reste à inventer une philosophie pratique du Web, pour retrouver une liberté certaine. Entretien.


C’est la nuit de samedi à dimanche, il est trois heures du matin. Vous vous réveillez. Vous cherchez à savoir l’heure, et, naturellement, vous regardez votre portable. Vous voyez en même temps qu’un e-mail est arrivé. Vous ne pouvez résister : vous le lisez et répondez. Cette anecdote, qui introduit votre dernier livre, illustre qu’il est difficile, voire impossible, de résister à ce que vous nommez l’appel du portable. Pourquoi est-ce si difficile ?

Il ne faut pas s’étonner si l’on est mobilisé par l’appel du portable. Cette disponibilité à la mobilisation révèle quelque chose de profondément ancré dans notre nature humaine. N’oublions pas que nos ancêtres passaient leur temps à courir dans la savane, non à discourir sur la métaphysique.

Les téléphones portables ne seraient-ils donc pas une source d’aliénation ?

Je ne crois pas que celui qui se balade avec un portable dans sa poche est une victime de la technique. Au contraire, je dirais que la nature humaine, s’il y en a une, implique le fait d’avoir un portable dans sa poche. Dans l’Antiquité, Aristote ne disait-il pas que l’homme est un animal social ainsi qu’un animal doué de langage ? Une prothèse telle que le portable réalise la nature humaine plutôt qu’il ne la défigure.

Pourtant, comme vous l’écrivez, le portable, en bougeant avec nous et en nous faisant bouger, ne cesse de nous "persécuter". Serions-nous masochistes ?

Il faut peut-être abandonner cette image idyllique de l’humanité qui sait vraiment ce qu’elle veut. L’une de ses caractéristiques, c’est qu’elle ne le sait pas exactement. Et, aujourd’hui, nous devons constater qu’il semble que cela nous plaise d’être persécutés. L’appel du portable nous dérange mais, néanmoins, nous aimons cet appel.

Cet appel est-il propre aux portables ?

Avec les téléphones fixes, ce n’était pas comme ça, ils restaient là où ils étaient, à la maison et, ce qui est plus important, au bureau. Surtout, avant l’invention du répondeur automatique, les fixes étaient amnésiques, ce qui veut dire qu’ils ne gardaient pas la trace de l’appel, cet enregistrement qui nous oblige à répondre, qui nous rend - dans le sens plus aigu de ce mot - responsables.

En fait, c’est la création d’un dispositif d’enregistrement qui a changé la donne ?

Effectivement, et c’est encore plus clair depuis l’apparition des smartphones qui sont reliés, par le biais d’une connexion sans fil, au plus grand système d’archivage jamais imaginé, le Web. Le fait d’avoir un smartphone dans la poche signifie à coup sûr avoir le monde en mains, mais automatiquement aussi, être aux mains du monde : à chaque instant pourra arriver une requête et à chaque instant nous serons responsables.

Au secours ! Est-il impossible de faire machine arrière ?

N’oublions pas que l’humanité a rarement renoncé à une technologie - et jamais définitivement. Si les Japonais avaient interdit les armes à feu qui compromettaient le système chevaleresque et féodal, l’acquisition d’un fusil de chasse est aujourd’hui permise à certaines conditions. Nous pouvons aussi évoquer cette révolte d’artisans qu’on appelait des luddites ou des luddistes au XIXe siècle. Ceux-ci s’organisaient pour détruire les machines accusées de provoquer le chômage. Mais, manifestement, cette révolte n’a jamais porté ses fruits. Ce qui permet de dire qu’aucun luddisme n’est possible. La seule solution est une technologie plus pensante et en particulier plus de ces technologies si importantes que sont la pensée et la liberté.

A cet égard, vous esquissez une philosophie pratique pour le Web en postulant l’idéal de la culture. Concrètement, comment cela pourrait-il se mettre en place ?

Personne n’a inventé le Web tel qu’il est, et qui est le résultat d’une convergence entre plusieurs facteurs. Par conséquent, il faut tabler sur la connaissance. S’il est vrai qu’elle n’induit pas une transformation immédiate, sur une longue période, c’est efficace. Par ailleurs, il ne s’agit pas de céder à de simples transpositions, en se contentant par exemple de numériser les livres et les universités. Je pense davantage à la création d’institutions inédites, sous le signe de l’impératif kantien "ose savoir". Voilà un processus plus ambitieux, au point que l’organisation des savoirs serait transformée; les disciplines aussi seraient affectées, et elles ne seraient plus ce qu’elles étaient. C’est déjà quelque chose qui peut se comprendre si on considère à quel point la médecine a changé avec la puissance du Web. En outre, cette restructuration affecterait la société bien plus que la réforme de l’Université de Berlin au début du XIXe siècle, puisque maintenant il n’y a plus de fossé entre une société peu alphabétisée et le savoir. On est dans une situation de superposition entre le Web et le social, qui fait que les idées peuvent agir d’une façon bien plus forte qu’autrefois. Les bonnes idées, comme les mauvaises. C’est pour cela qu’on a besoin d’humanités à venir, d’une raison pratique pour le Web, qui parte d’une connaissance intérieure du Web.

Quand on constate que les vraies informations côtoient les fausses informations sur le Web, et que ces dernières ont influencé les votes en faveur du Brexit et de l’élection de Trump, on se dit qu’il y a encore pas mal de boulot, n’est-ce pas ?

Il y a beaucoup de gens qui affirment que l’élection de Trump, c’est la crise de la démocratie… Je ne crois pas que ce soit correct. C’est un effet de la démocratie. On est plus démocratique maintenant que le siècle passé, pour ne pas parler de l’Ancien Régime. Les humains peuvent davantage exprimer leurs propres opinions, et, cependant, comme les humains ont davantage le droit d’exprimer leurs propres opinions, le progrès de l’humanité doit être encore plus au centre de nos soucis.

Comment ? Le progrès de l’humanité, ce n’est pas vraiment ce qui agite le Web et surtout pas les réseaux sociaux…

Imaginez la naïveté du rapport qu’entretenaient les humains avec les automobiles en 1966. Ces dernières étaient gigantesques, dangereuses, pas écologiques… Maintenant, il en va autrement. Le Web, de nos jours, c’est comme les automobiles de 1966. Et quand on y repensera en 2066, cela nous fera sourire (ou pleurer).

Vous semblez être un éternel optimiste…

Pensez qu’au fond, le fait que tout le monde peut donner son propre avis, c’est la réalisation de la démocratie directe rêvée par Rousseau. Il faut cependant être conscient de l’immense responsabilité qu’implique cette démocratie directe. Et, évidemment, l’humanité n’est pas encore à la hauteur de cette tâche. Mais c’est précisément sa véritable tâche : au moment où il y aura une démocratie directe qui exprimera des idéaux de justice et de solidarité, nous aurons réalisé la tâche de toute l’histoire humaine. Et, aujourd’hui, nous arrivons à un moment important dans le parcours qu’il reste à effectuer.


Extraits du livre "Mobilisation totale" (*)

" L’objectif fondamental du Web n’est pas d’abord la connaissance et la transmission d’informations (comme le croyaient ses concepteurs), mais l’action : il transmet des ordres, des prières, auxquels on doit répondre individuellement. "

" Bien peu d’usagers se déclarent satisfaits de leur condition et surtout bien moins encore se disent satisfaits de devoir se soumettre au despotisme de l’‘appel’. Et cependant, tout le monde publie des posts, appelle, commente… "

" La technique, exactement comme le mythe, est une révélation à travers laquelle apparaissent progressivement des lambeaux d’un inconscient collectif qui n’a jamais été programmé par personne. "

" L’idée de fond est que le Web ne fait que potentialiser - mais avec une force absolument nouvelle et imprévisible - les vieilles ressources de l’écriture et la bureaucratie. "


--> (*) "Mobilisation totale" de Maurizio Ferraris (traduit de l’italien par Michel Orcel, éd. Puf, 2016).


Biographie

Qui ? Maurizio Ferraris, né en 1956 à Turin, est philosophe. Professeur d’esthétique à l’Université de Trieste (1988-1995) et ancien directeur de programme au Collège international de philosophie à Paris, il enseigne aujourd’hui à l’université de Turin.

Ouvrages. Le philosophe italien a publié en 2006 "T’es où ? Ontologie du téléphone portable" (Albin Michel) où il explique que ce petit objet contient de nombreux outils et fonctionnalités (téléphone, radio, télévision, Internet, mail, archivage, prise de notes…). Il s’est également intéressé à l’Ipad dans "Ame et Ipad" (Presses universitaires de Montréal, 2014). Au-delà de ses recherches autour des nouvelles technologies, il a publié un "Manifeste du nouveau réalisme" (Hermann, 2014) et "Goodbye, Kant !" (éditions de l’Eclat, 2009).

A chacun son Kant. Le philosophe allemand du XVIIIe siècle Emmanuel Kant ouvre la voie à Schopenhauer, aussi bien qu’à Fichte, Schelling, Hegel, et le retour à sa pensée critique, opéré ensuite par Natorp, Cohen ou Cassirer, marque profondément la réflexion contemporaine, explique-t-on dans un article du "Monde" datant de 2009. Le philosophe italien Maurizio Ferraris ajoute que " celui qui soutiendrait que quatre-vingts pour cent de la philosophie du XXe siècle dérive, sinon dans le détail de la philosophie kantienne, du moins de la révolution copernicienne, n’exagérerait certainement pas ".

Temps de réaction très rapide. Pour Maurizio Ferraris, il est difficile de ne pas répondre, même en pleine nuit, à l’appel du portable. Après avoir échangé de nombreux mails avec lui, nous pouvons en effet affirmer que cet homme est "connecté" et réagit très rapidement aux sollicitations eléctroniques. Comme quoi, les philosophe partent le plus souvent de leur propre expérience.