Une chronique de Laura Rizzerio, professeure de philosophie à l'UNamur.

L’épidémie de coronavirus rythme notre quotidien depuis maintenant plus de cinq mois, en laissant derrière elle le sentiment généralisé de notre vulnérabilité commune. Et alors que nous la croyions affaiblie, la voilà qui reprend vigueur pour nous tirer à nouveau de l’insouciance et réveiller notre responsabilité. Pendant ces cinq mois, cependant, la pandémie a aussi permis de mesurer la résilience et la solidarité dont nous sommes capables. Nous nous sommes retrouvés unis par un lien que nous avions probablement perdu de vue, mais que nous avons vite reconnu comme indispensable pour envisager le monde de demain. Et surtout pour pouvoir le "réparer". Car s’il y a une chose que la crise sanitaire nous a apprise, c’est que nous ne pouvons plus continuer à vivre comme avant. Si nous nous obstinons à le faire, cela ne va pas nous permettre de nous en sortir. Et le rebond de l’épidémie est là pour nous le rappeler.

La crise que nous traversons n’est en effet pas seulement sanitaire, elle est aussi écologique, économique, sociale et culturelle. Et même si la pandémie a semblé mettre en sourdine ces autres aspects de la "maladie" qui affectent le monde, les événements nous rattrapent et nous montrent à quel point toutes ces crises demandent ensemble "réparation". Tout est lié, en effet, et la pandémie l’a montré, en affectant davantage ceux qui étaient déjà plus vulnérables à cause de leur âge, de leur condition de vie et d’habitat, de l’état de leur économie ou de leur position géographique qui les exposent davantage aux guerres et aux catastrophes climatiques. Elle a fait apparaître de façon évidente (pour ceux qui veulent le voir) que le modèle de société ultralibéral, fondé sur l’autodétermination et la maîtrise totale de soi, sur l’accumulation du capital aux dépens de la solidarité et de la reconnaissance de la dignité de chaque personne, n’est pas en mesure d’affronter les crises que nous traversons. C’est donc bien ce système qu’il faut changer.

Les aînés ont payé le prix fort

Chez nous, ce sont surtout les aînés qui ont payé le prix fort face au virus. La pandémie les a emportés en nombre dans les maisons de repos, totalisant presque la moitié des décès pour cause de coronavirus en Belgique. Cette situation a ému le pays au point de le forcer à se demander si la structure même de "la maison de repos" répondait de façon adéquate aux besoins de la population la plus âgée. La nécessité d’une réflexion approfondie sur l’organisation de la société face au vieillissement de la population est ainsi devenue urgente. Nombreux sont ceux qui dénoncent aujourd’hui le modèle d’accompagnement de nos aînés fondé sur le présupposé que ceux-ci n’ont plus rien à offrir à la société et que la meilleure manière d’en prendre soin est de les "parquer" dans des résidences spécialisées, les contraignant ainsi à l’inactivité, les éloignant de leurs lieux de vie habituels et des relations de proximité et d’amitié. La pandémie a bouleversé ce modèle qui reflète la manière dont la société envisage la valeur d’une vie : la productivité et l’efficience.

De façon plus générale, et pour chacun en particulier, le confinement a mené à une révolution dans le quotidien, au niveau du travail, des déplacements, des modes de consommation et des loisirs. Contraints et forcés, nous avons dû admettre que nous pouvions nous déplacer autrement qu’en voiture, que nous pouvions consommer local et qu’il n’était pas nécessaire d’aller au bout du monde pour se ressourcer et se détendre. Et que le cadre de vie était quant à lui d’autant plus apte à favoriser la résilience face aux crises quand il est fait de relations sociales intenses, de liens de proximité et d’échanges. Chacun a ainsi pu se rendre compte que ce sont la disparition de ce monde commun ainsi que l’absence d’éducation au vivre-ensemble qui engendrent la détresse des personnes. Cette même détresse qui s’est avérée être plus mortelle que le virus.

Dans tous les cas, la pandémie a suscité partout un égal constat : pour pouvoir "réparer" le monde, toutes les vies comptent, car chacune constitue un maillon indispensable de ce lien qui seul est capable d’engendrer une société véritablement humaine et résiliente.

Alors, il y a dès lors beaucoup à faire. Aucune véritable "relance" ne sera possible tant qu’on s’obstinera à reproduire le modèle d’une société où la dignité de la personne est exclusivement liée à sa capacité d’être autosuffisante et de s’autodéterminer, en accumulant des biens pour soi sans rien donner, sans accueillir les différences, sans tenir compte des plus vulnérables.

L’engagement de tous est donc indispensable pour repenser concrètement un nouveau modèle de société dans lequel, clairement et pratiquement, on puisse affirmer que toutes les vies comptent.

Titre et intertitre de la rédaction. Titre original : "Toutes les vies comptent".