Opinions
Une chronique de Cécile Verbeeren, professeur de français en 6e technique de qualification dans une école d'Anderlecht.


Diagnostic pessimiste d’un enseignement malade qui s’est transformé en machine infernale à produire des adultes sans moyens pour s’émanciper.


Eva", "en voie d’acquisition", sigle-phare dans les bulletins, fait partie des notions favorites de l’enseignement par compétences. Porteur de fierté et d’espoir, il établit, sans donner de note, que l’élève est sur le bon chemin, celui qui lui permettra, à la fin de son parcours, d’avoir "acquis les compétences". Reste encore à établir quelles compétences…

Repositionnons cette notion dans son contexte. L’Eva est une stratégie, initiée par la majorité PS-CDH qui gouverne à la Fédération Wallonie-Bruxelles, mise en œuvre afin que nos chers élèves soient, en partenariat avec le corps professoral et leurs parents, pleinement acteurs de leur parcours de formation. Ce terme à la signification floue mais au pouvoir considérable me pose question.

Tout d’abord parce que, simplement, son contraire n’existe pas. Peut-on, sans mauvaise foi, affirmer qu’un élève "n’est pas en voie d’acquisition" ? Par définition, un étudiant est sur le chemin de l’apprentissage et celui-ci, même s’il est parfois long, ne peut qu’aboutir.

Ensuite, et c’est là l’essentiel de ma réflexion, la notion d’Eva ne définit pas clairement les compétences qui figurent dans les programmes. À mieux y regarder, on se rend compte du désastre social qu’il contient. Les compétences s’opposent aux savoirs, qui restent les véritables piliers d’une émancipation sociale, car c’est ceux-ci qui donneront à l’apprenant la puissance nécessaire à sa véritable ascension. Or, ces compétences, donc, sont compartimentées, cloisonnées, graduées selon des degrés ou unités d’apprentissage. Elles emprisonnent les élèves dans quelques tâches banales qui ne reflètent pas le marché du travail et qui, tout au plus, les relégueront à des métiers méprisés par la société dont les représentants ont perdu toute ambition salariale ou d’affranchissement. Résultat ? Tout le monde se moque des compétences, élèves comme professeurs, et joue le jeu de la vaste mascarade, puisque c’est ce qui permettra d’avoir un salaire ou une allocation en fin de mois.

Conscients de ce jeu de dupe, les élèves se désintéressent de l’école car ce n’est quand même pas par ce médium qu’ils accéderont à un métier émancipant. Ils préfèrent, dès lors, passer leur temps libre à travailler pour acquérir la seule réelle compétence qui leur permettra une autonomie : la capacité de gagner de l’argent. Ils prennent alors conscience que le salaire que la société leur accordera en fin de mois pour un métier mono-tâche où le CESS est requis n’équivaudra jamais à l’argent auquel ils ont accès en travaillant comme étudiant ou au noir. Myriam, vingt ans, m’affirme gagner 1 500 euros par mois en travaillant comme serveuse, mieux payée qu’une aide-soignante. Luca, 19 ans, me parle avec des dollars dans les yeux de sa place de barman, qui lui rapporte 2 000 euros tous les mois, bien plus qu’être réceptionniste dans un hôtel.

Rupture, désillusion, désintérêt

La sonnette d’alarme est tirée depuis des années : l’enseignement belge, par ses inégalités, empêche l’autonomie future de certains jeunes. La plupart des élèves des filières qualifiantes et professionnelles sont condamnés à être manipulés par les classes dominantes pour effectuer des tâches abrutissantes sans espoir de mobilité sociale. La solution ? Lutter contre les inégalités, encore et toujours. Lutter contre les volontés politiques d’asservir les uns et de libér(alis)er les autres. Le Pacte d’excellence se targue d’offrir des réponses à ce constat, mais il semblerait qu’il jette aussi les bases d’une privatisation de l’enseignement par son nouveau plan de financement, par le fractionnement des apprentissages en unités toujours plus maigres et insignifiantes, et par l’application de méthodes managériales venant de la sphère privée.

Les professeurs, force essentielle de transformation, n’ont été concertés pour la rédaction du pacte qu’a posteriori. Or, c’est par eux que le changement aura lieu, par la main qui se tend entre le professeur, allégorie du "dominant", et l’élève, personnification du "dominé".

Diagnostic pessimiste d’un enseignement malade qui s’est transformé en machine infernale à produire des adultes sans moyens pour s’émanciper.

Mes élèves, les "gilets jaunes" de demain ?

Titre, chapeau et intertitre de la rédaction. Titre original : "En voie d’acquisition…"