Une opinion de Leo Neels, directeur général d'Itinera Institute.

"Le système électoral belge se déroule en deux tours. Au premier tour, l’électeur s’exprime. Ensuite, les portes se ferment et ce sont les partis qui ont la main. Celui qui arrive à constituer une majorité devient Premier ministre." Ainsi s’exprimait le vice-Premier ministre Didier Reynders dans une interview accordée à la RTBF en 2007. Et de fait, les portes semblent bel et bien fermées depuis le 27 mai.

Nos élections se déroulent dans l’ordre et la sérénité, et les résultats ne sont pas entachés d’irrégularités. Aucun problème donc du côté de l’input.

Beaucoup de voix s’élèvent pourtant en faveur de référendums, en faveur d’une consultation de ceux qui n’auraient pas exprimé leur voix, via un transfert de compétences vers des initiatives citoyennes, en passant par l’idée de séances parlementaires avec ceux qui tournent le dos aux institutions, et enfin (l’extrême !) des propositions de carrément remplacer les élections par des tirages au sort. J’en passe et des meilleures.

Encore une fois : notre véritable problème politique ne se trouve pas du côté de l’input du processus politique, il se situe à l’output du processus politique.

La pauvreté du débat électoral

Certes, il y a matière à amélioration du côté de l’input. La pauvreté du débat public, l’absence de faits et de chiffres dans les analyses, le rôle marginal des programmes des partis, les dialogues de sourds en radio et en télévision, ou encore la vacuité des chamailleries entre politiques, ce sont les symptômes d’une mauvaise particratie. Avec laquelle il faut en finir.

Le marketing électoral plat, emballé dans des phrases assassines et autres déclarations sur la twittosphère, est mortel. Dans une véritable démocratie, les élections doivent être le point d’orgue d’une période inspirante et fédératrice, d’un élan de socialisation et de mobilisation des citoyens. Aucun parti n’a misé là-dessus ; presque tous semblent devenus des partis traditionnels, dans la meilleure tradition de la mauvaise particratie.

La preuve en est connue. Depuis belle lurette, des mesures de la confiance prouvent qu’une majorité des citoyens de notre état de droit démocratique n’ont plus aucune confiance dans leurs institutions et leurs leaders. Ces derniers n’en prennent manifestement conscience qu’une fois tous les cinq ans, le soir des élections, quand ils parlent de ‘signal clair envoyé par l’électeur’. Signal qu’ils oublient dès le lendemain. Mais une démocratie vivante ne se construit pas avec des ‘citoyens absents’, comme le titrait le Prof. ém. Luc Huyse il y a 50 ans dans sa thèse de doctorat.

Pour la population, le but des élections est de donner mission aux élus de s’occuper le mieux possible de la chose publique, pour faire prospérer la collectivité et pour favoriser la prospérité et le bien-être de tous. Et ce dans une société reposant sur la liberté et la solidarité, les fameuses valeurs du Siècle des Lumières.

Aux 19e et 20e siècles, l’état-vigile est devenu un État-providence, et ce dernier est devenu un état-investisseur. Certains partis et certaines organisations syndicales furent à l’époque les plus grands réformateurs et innovateurs sociaux, qui ont imposé un grand schéma de sécurité sociale. Les plus grands changements et la plus grande innovation qu’ait connus notre société.

Aujourd’hui, les partis et les organisations syndicales sont devenus des colosses immobiles qui pensent trop à préserver le passé du futur. Ils négligent l’avenir, celui qui concerne principalement les enfants et petits-enfants de leurs membres, au profit du court terme qui inspire l’immobilité. Incompréhensible pour les innovateurs du siècle dernier.

Le pouvoir corrompt

Les partis politiques s’associent trop souvent à la réflexion en termes séduisants du pouvoir et de l’exercice du pouvoir. Montesquieu prévenait déjà de ce travers dans « De l'Esprit des Lois » (1748), avec son magistral « Le pouvoir corrompt le pouvoir ». Cette corruption apparaît au moment précis où l’on devient obnubilé par la possession et l’exercice du pouvoir, et où l’on perd de vue que l’on n’acquiert pas ce pouvoir pour soi-même mais pour aider à faire avancer l’ensemble de la collectivité. Avec un objectif, à savoir la défense du fameux intérêt général.

En 1921 déjà, Paul Hymans, ‘chroniqueur’ avant la lettre et parlementaire libéral, écrivait : « Les partis sont à considérer comme des coteries, comme des sortes d’officines de cuisine électorale, où l’on brasse des listes de candidats, qui ne servent que des ambitions personnelles ou des intérêts particuliers ». Ces mots sont extraits du brûlant ouvrage ‘De trukendoos van de Belgische particratie’ (‘la boîte à malice de la particratie belge’) du Prof. ém. Wilfried Dewachter (2014), tout comme la précédente citation de Didier Reynders.

Les politiques doivent diriger la société, telle est la responsabilité des partis et des partenaires sociaux. Ils doivent regarder vers l’avant et exprimer des ambitions : le discours mythique de « l’Homme sur la lune » de John Kennedy, en 1962, en est le meilleur exemple. Un projet d’avenir fédérateur qui engage à une fierté réelle, qui rassemble, qui interpelle et mobilise toute la population. Il est question d’un objectif ambitieux, et d’un plan réaliste pour l’atteindre. Et cela génère de l’inclusion, de l’espoir, de la foi dans le progrès pour tous.

En d’autres mots : le mandat qui a été donné aux politiques, c’est de prendre leurs responsabilités. La peur et l’esprit de conservation sont les plus mauvais conseillers qui soient. Et devoir expliquer les difficultés fait également partie de leur mandat : les citoyens le comprennent parfaitement, puisqu’eux aussi se rendent compte dans leur quotidien que tout n’est pas rose.

Il ne faut donc pas fermer les portes, au contraire, il faut ouvrir portes et fenêtres. La population peut et doit attendre des hommes et femmes politiques qu’ils projettent une ambition fédératrice avec laquelle ils pourront mobiliser l’ensemble de la collectivité. C’est le signal qui a été donné le 26 mai, tout le reste est à côté de la question.

Des faits et des chiffres

Après des années de négligence, nous devons oser redresser les caractéristiques de base de la collectivité et de l’économie belges. L’élément central est la difficile réalité de ce que notre création de valeur est insuffisante pour financer notre État-providence. C’est la principale priorité des prochains gouvernements (le fédéral et le régional), dont c’est d’ailleurs une responsabilité partagée. Les dirigeants élus au Nord et au Sud du pays doivent assumer cette responsabilité après le 26 mai. S’ils ne le font pas, ils ne méritent pas leur mandat.

Pour pouvoir continuer à redistribuer de la valeur, il faut d’abord créer cette valeur. C’est ce que font les entreprises. Cela exige une société dont les caractéristiques de base concordent : des pouvoirs publics performants qui décident de façon rapide et lucide et qui agissent de façon économique, pas un taux de ‘10 % de personnes actives en moins’ que les pays qui font mieux, renouer avec une croissance de productivité traditionnellement plus élevée, une fiscalité moins lourde mais plus efficace, la réanimation de l’enseignement, la mise en œuvre du plan de pension, une réglementation qui garantit la sécurité des droits... autant d’éléments fondamentaux par rapport auxquels notre pays recule systématiquement chaque année.

L’évidence de notre recul est fracassante, et les exemples ne manquent pas. Bien que nous ayons longtemps excellé en matière de logistique, les files dantesques entravent notre mobilité de manière systématique et nous avons perdu, au profit des pays voisins, presque tous les nouveaux investissements en entrepôts destinés à l’e-commerce. Une récente étude de l’OCDE a une fois de plus établi que notre traditionnelle avance en matière de croissance de la productivité s’amenuise à vue d’œil. En décembre dernier, l’Institut Destrée, think-tank régional wallon, ne s’est pas privé de fustiger le monde politique francophone : « Si la Wallonie n'est plus en déclin, elle ne se redresse pas », déclarait Philippe Destatte dans L'Echo du 29 décembre 2018. Toutes choses égales par ailleurs, son affirmation s’applique tout autant à la Flandre, et à l’ensemble de notre pays.

Redressez le dos et formez des gouvernements

Les rituels de la mauvaise particratie ne suffisent pas. Formulez enfin une ambition commune, par exemple pour amener la Belgique au niveau des États-providence qui fonctionnent véritablement, tels que la Suisse, le Danemark, l’Allemagne ou la Suède. Les exemples ne manquent pas.

Rassemblez toute la population derrière un objectif ambitieux : ramener la Belgique de la 21ème place dans le top 5 de l’IMD 2019 (classement international de la compétitivité). Demandez aux centres de connaissances d’élaborer un plan pour ce trajet, faites-en mesurer la progression, et corrigez le tir lorsque c’est nécessaire. Tous les pays qui font mieux que nous agissent ainsi. C’est donc possible. Ils font face aux mêmes questionnements politiques que nous, mais eux vont de l’avant et ont réussi à réconcilier leurs citoyens avec leurs institutions.

Ce n’est pas en se lançant des reproches ou en faisant des danses incantatoires qu’il sera possible de remédier à notre immobilisme et notre léthargie catastrophiques, à notre irrésolution choquante. Rétablir l’économie et le budget de l’État, appliquer une gestion efficace et de qualité, rassembler la population autour d’une ambition positive... cela demande de la gouvernance. Bref : Mesdames et Messieurs les Politiques, abandonnez votre charlatanisme exaspérant et irréfléchi, et venez avec des décisions. Agissez. Votre mandat, c’est celui-là.

La présente génération politique doit agir : veut-elle préparer l’avenir, ou va-t-elle, en conservant les recettes d’un siècle passé et les principes de la mauvaise particratie, laisser se poursuivre le recul des régions et du pays ?