Une carte blanche de Quentin Felice et Frédéric Lebeau, co-fondateurs de Datavillage (www.datavillage.me)

La pandémie de COVID-19, crise sanitaire sans précédent dans l’histoire moderne, nous pousse à repenser notre mode de fonctionnement et à challenger nos valeurs fondamentales. En matière de lutte contre le virus, par exemple, chaque pays semble avoir adopté une approche qui lui était propre, avec plus ou moins de succès en fonction des cas.

Contact tracing : l’exemple asiatique

Si l’on se réfère à certains exemples asiatiques (Corée du Sud, Taiwan, Singapour, Hong Kong), outre les mesures de confinement strict qui ont été appliquées assez tôt, les chiffres actuels tendent à prouver que la stratégie dite de “contact tracing” est efficace dans la lutte contre la progression du virus.

Cette stratégie vise à déceler les individus contaminés devenant, malgré eux, les vecteurs du virus à l’instar des porteurs asymptomatiques, et à retracer les lieux visités par des malades contagieux afin de prévenir la création de foyers d’infections, comme cela s’est fait aussi notamment en Corée du Sud. Une fois identifiés les lieux et le moment de la présence du porteur, on peut déduire quelles sont les personnes ayant eu un contact potentiel avec le malade contagieux, il est alors possible d’agir sur le test et/ou le confinement des personnes potentiellement contaminées. Bien entendu, le “contact tracing” doit venir en complément de mesures plus élémentaires telles que le testing de grande ampleur et l’isolation de la population ou à minima des contaminés.

Selon l’OMS, ces techniques ont permis d’aplatir la courbe épidémique dans les pays précédemment cités. Cependant, ces mesures bien qu’efficaces peuvent être vues de notre oeil européen comme du fichage ou bien encore de l’appel à la délation (comme le modèle singapourien) bafouant nos droits démocratiques et de liberté les plus élémentaires.

Le RGPD, reflet de notre modèle démocratique

En Europe, on pourrait penser que le Réglement Général de Protection des Données (RGDP) est un frein aux techniques de “contact tracing” employées avec succès en Asie et dès lors justifier l’inertie de l’Europe en la matière. Aussi, aucun citoyen européen ne voudrait être traqué digitalement en temps réel et ce même en période de crise, cela irait à l’encontre de nos droits fondamentaux et de nos valeurs démocratiques.

Mais c’est justement en ces temps de crise que l’on peut avoir la confirmation que les États sont à la hauteur des principes qu’ils prônent, et il en va de soi que, même si le RGPD se montre permissif quant à l’utilisation nos données anonymisées (et sous supervision) de déplacements détenues par les opérateurs téléphoniques, nous pouvons avoir confiance en le fait que l’Europe ne traquera et ne fichera pas ses citoyens contre leur gré pour lutter contre le virus.

Et si la solution était dans le problème?

Dès lors, il s’agirait de voir ce RGPD non comme un frein mais comme une opportunité, celle de remettre le citoyen en contrôle de ses données personnelles comme celui-ci le prévoit. Ces données (santé, déplacements, achats, habitudes, …) pourraient être utilisées pour établir le “profil risque” de chaque citoyen tout en s’assurant de manière immuable qu’il en garde le contrôle. Ceci serait possible en créant des outils de “contact tracing” basés sur les technologies de décentralisation des données, créés et utilisés sous une gouvernance rigoureuse assurant une parfaite conformité aux normes de confidentialité en vigueur dans l’Union Européenne.

En d’autres termes, ces données brutes seraient juste utilisées pour nourrir un algorithme qui permettrait de générer le profil de chaque citoyen, qui lui appartiendrait et serait utilisé sur base du consentement de celui-ci.

Afin d’éviter la reformation de foyers infectieux et une seconde vague du virus à l’hiver, ces solutions et autres protocoles de gestion de la pandémie seront nécessaires si l’on veut communiquer aux citoyens de manière personnalisée par rapport aux risques potentiels qu’ils prendront lorsque la vie reprendra son cours.

La donnée, le challenge socio-économique de notre société digitale de demain

Dans cette crise, plusieurs États ou continents ont fait de leur choix stratégique en matière de gestion de population et de crise, un avantage économique. L’Europe a fait le choix de la démocratie, du libre-choix et de l’autonomie de ses citoyens. La “Data economy” et la confidentialité des données restent et resteront une préoccupation majeure à l’avenir, encore plus grande que jamais.

Même si certaines technologies restent encore émergentes aujourd’hui, il est important que l’Europe s’équipe en matière de gestion de données personnelles afin de répondre de manière technique à la réglementation qu’elle a elle-même mise en place et ainsi en faire un avantage économique et démocratique. Cette crise est une occasion de faire avancer collectivement les technologies au service de tous sans renier les principes européens.

Nous devons nous préparer aux temps futurs, lorsque les raisons qui sous-tendent les mesures prises dans l’urgence ne seront plus valables. Nous devons garantir au travers de moyens techniques qu’en toute circonstance, chaque citoyen garde le contrôle de sa vie privée et le choix de ses décisions. Plutôt que de centraliser les données et l’économie sous-jacente autour d'une poignée d'acteurs gouvernementaux ou privés (qui pour la plupart suivent leur propre agenda ne servant que leur intérêt), nous devrions plutôt tendre vers un modèle économique et démocratique de la donnée. Un modèle décentralisé axé sur la création de valeur partagée impliquant chaque citoyen et sa responsabilité.

Des solutions technologiques existent, les pays asiatiques nous en ont fait la preuve. Développons de manière collaborative ces nouveaux moyens dans le respect des normes éthiques européennes et utilisons nos valeurs à notre avantage, pour le bien de tous.