Une chronique enseignement de Émilie Hubert, enseignante et militante CGé

Le lancement des cours en hybridation dans mon école a trois avantages. Chaque élève qui en avait besoin a eu un ordinateur portable à sa disposition. Les élèves viennent au moins une fois par jour à l’école. Ils peuvent recevoir des documents papier pour le cours en ligne et remettre leurs travaux. Enfin, les horaires permettent à chaque prof de se partager entre présentiel et distanciel.

La relation avant l’outil

J’ai d’abord cru que je devrais construire des outils, utiliser des logiciels compliqués pour les cours à distance, mais mes connaissances basiques en informatique suffisent et c’est bien la relation déjà construite avec les élèves qui est essentielle.

Avec ma classe de 4e que j’avais l’année dernière, nous avons traversé des épreuves (dont un confinement !) et atteint des buts. On s’est déjà testés, énervés, réconciliés et, surtout, on a déjà appris et produit ensemble. Une relation de confiance est amorcée, ce qui me permet de leur donner cours sans devoir bloquer leurs micros (pour qu’ils évitent de couper le mien) ou leur accès au chat (où peuvent surgir des dérapages incontrôlés). Je sais aussi qui je peux bousculer, qui je dois ménager.

Tout aussi précieux : les relations établies entre les élèves. Ils connaissent tous le niveau d’humour de S., les pieds dans le plat de B., les coups de gueule de A. et le décrochage de Z. Si un élève n’est pas connecté, les autres le contactent. Nous avons conservé notre conseil en présentiel où ils peuvent échanger sur les cours à distance. Les ressentis sont contrastés, cela relativise les vécus. Le collectif classe a un lieu pour exister.

Dialogue

Comme je donne mes cours depuis le local de classe vide, je découvre un côté agréable au silence : plus de grincement de chaise, de voix étouffées… Ce silence semble envelopper la voix incontestée du maître. Mais c’est précisément de contestations dont j’ai besoin ! Sans les réactions des élèves, leurs critiques, leurs questions, comment m’assurer de ce qu’ils comprennent ?

Pour vérifier qu’ils sont à l’écoute, je pose des questions ouvertes pour lesquelles j’exige une réponse par élève dans le chat (avec les difficultés de connexion, impossible d’exiger la caméra et je ne voudrais pas non plus les forcer à dévoiler leur intérieur). Mais ces questions ne sont qu’une partie du dialogue pédagogique.

En classe, les élèves osent m’interrompre (bon, pas trop quand même, laissez-moi finir ma phrase !), me questionner, me contredire et je n’ai pas peur d’argumenter mes positions, de leur reconnaître des limites ou de les mettre en question. Je me rends compte que ce dialogue est au cœur de ma pratique et se fonde sur la relation que nous avons construite.

Irène Pereira (1) défend que la pratique dialogique est ce qui distingue l’homme de la machine. C’est l’essence même de la relation humaine d’enseignement. Dernière nos écrans, nous pouvons un peu rester des humains en relation, mais est-il possible de construire ce dialogue ?

Ce qui me fait peur avec les cours à distance, c’est le renforcement du modèle de professeur technicien qui applique et exécute des programmes. Le renforcement de la standardisation des cours en logiciels au détriment du dialogue critique mené par un professeur en recherche qui veut faire réfléchir ses élèves.

Dans le fond

Que ce soient les bruits de cris ou de cuisine qui empêchent l’élève d’ouvrir son micro pour réagir ou le contrôle d’un parent sur l’attitude d’apprenant de son enfant, l’environnement familial s’invite dans le cours. L’école est un lieu où les jeunes pourraient se sentir à égalité même si ce n’est pas gagné, ils y sont au moins assis dans la même pièce sur les mêmes chaises. À distance, plus de premier rang, ni de coin du radiateur, mais les places sont loin d’être égales entre le fauteuil en cuir ou les bruits de casseroles derrière le canapé. Entre ceux qui jouent avec leur fond d’écran et ceux qui n’allument pas la caméra pour maintenir une connexion stable. Les écarts sont vertigineux, au niveau matériel comme au niveau émotionnel. Venir en classe fait partie du mouvement d’émancipation, les apprentissages intellectuels se vivent aussi physiquement, nécessitent un cadre, une relation dans laquelle les jeunes deviennent apprenants.

=>(1) Pereira, "Bréviaire des enseignant-e-s. Science, éthique et pratique professionnelle", éditions du Croquant, 2018.

=> Cet article est une version réduite d’un article à paraître dans le "TRACeS de ChanGements" n° 249, mi-février, Dossier : École à distance Sous-titre : Ça part en bits