Opinions

Sur la question de la migration, l’échange courtois d’opinions est totalement pollué par l’assénement médiatisé d’insultes, de mépris réciproques et par l’usage immodéré de "l’émocratie". Certains craignent une "déferlante". Une opinion de Jacques Rifflet, politologue, expert en étude comparée des religions, conseiller, conférencier et auteur du livre "L'Islam dans tous ses états".


Jamais les fondateurs de l’UE n’ont envisagé l’ouragan qui frapperait l’Europe en 2015. La crise grecque interne, la crise islamique externe exacerbée menacent la survie de cette merveilleuse construction ayant transformé cette terre de champs de batailles incessantes en un gigantesque lieu de paix.

Mais malheureusement, ces fondateurs ne sont pas parvenus à lui donner d’emblée un statut fédéral, laissant ainsi libre jeu aux égoïsmes nationaux. Refusant une défense commune incluant une Allemagne trop chargée encore de souvenirs cuisants, l’UE confia sa défense à l’Otan et la livra ainsi à l’hégémonie américaine dont l’objectif, lié à celui de la Grande-Bretagne, est sa réduction à une simple zone clientéliste de libre-échange.

Ce mécanisme malfaisant transforma l’UE en opposante de la restauration d’une puissance russe concurrente en raréfiant ses ventes d’hydrocarbures et en s’efforçant "d’ukrainiser" le port de Sébastopol ouvrant sur la mer Noire et la Méditerranée. Un mécanisme qui contribua à l’agrandissement effréné de l’Union afin de disloquer le peu d’autorité centrale qu’elle tentait de conserver. Une idée émise par Sarkozy : le retour à la Communauté limitée aux six nations originelles !

L’usage de l’émocratie

Ce prologue émis, osons aborder le drame de l’exode massif des migrants. S’impose l’usage du verbe "oser", tant la fièvre s’est emparée de cet événement cataclysmique. L’échange courtois d’opinions, trésor précieux de la démocratie, est totalement pollué par l’assénement médiatisé d’insultes, de mépris réciproques et par l’usage immodéré de "l’émocratie".

Que l’Europe se sente coupable du chaos musulman est logique. Jacques Attali, dont l’attache à gauche est avérée, déclare dans "Le Soir" des 12 et 13/9 qu’il s’était opposé à l’élimination de Kadhafi et de Saddam Hussein. Rappelons que l’Onu avait autorisé l’intervention franco-anglaise soutenue par les Etats-Unis à condition de ne pas porter atteinte au régime, de promouvoir une négociation et de limiter sa mission à la seule préservation des civils. Et soulignons aussi que Kadhafi le terroriste était devenu un allié précieux de l’Occident en luttant, à la demande des Etats-Unis, contre les djihadistes de Cyrénaïque de retour d’Afghanistan, largement financés par les Saoudiens et les Qataris. Des djihadistes dirigés par un Bel Hadj… que l’on retrouva en Syrie œuvrant contre Damas.

Après le despote "utile", le chaos

Quant à Saddam Hussein, il fut laissé au pouvoir par les Américains après la guerre de 1991 afin de juguler le chiisme local et iranien. Notons qu’il perdit des centaines de milliers d’hommes pour sauver le sunnisme et les Occidentaux de l’expansion fanatique voulue par Khomeiny.

La guerre de 2003, à laquelle s’opposèrent fermement la France, l’Allemagne et la Belgique, le livra à la vengeance des chiites irakiens. Motif clair de ce conflit : le président Bush jr désirait s’emparer des 7 millions de barils de pétrole par jour de l’Irak afin d’assurer l’approvisionnement de l’armée américaine. Le despote "utile" éliminé, vint le chaos.

La Syrie ? Peut-être est-il utile de signaler que 10 % des Syriens sont chrétiens et que cette communauté de 2 millions d’individus, jusqu’alors chaleureusement traités, ne doit sa survie qu’à celle du régime soutenu par Téhéran et Moscou. Cesserait-elle que l’Europe s’emplirait en sus de milliers de réfugiés chrétiens ! Le Yémen ? Pourraient s’ajouter des milliers de réfugiés chiites, bombardés sauvagement par l’aviation saoudienne avec l’assentiment des Etats-Unis. Tragique constat : où est donc l’éthique en politique internationale ?

Le vent tourne

L’Occident paie donc lourdement son incohérence et ses appétits économiques immoraux. Le wahhabisme saoudien et qatari est protégé par la Ve flotte américaine (ravitaillement en pétrole oblige) et François Hollande, en difficulté financière, ne peut que se réjouir des achats massifs d’armement par ces deux pays qui, précisons-le, ne cessent d’alimenter financièrement les salafistes et les Frères musulmans.

Mais le vent tourne : pour vaincre l’EI au sol, il faudra l’appui du chiisme. D’où l’accord étonnant de l’Occident avec l’Iran et la quantité surprenante de matériel russe débarqué en septembre au profit de Damas. C’est assez dire que Poutine contemple l’envahissement de l’Europe par l’islam avec une satisfaction éperdue. Ainsi envahie, financièrement affaiblie, déchirée par les controverses, elle sera infiniment moins "arrogante", notamment à propos du conflit ukrainien.

Sur RTL/TVI, le 13/9, Charles Michel estima que le flot des réfugiés ne pourrait finalement se tarir que si l’on parvenait à la paix en Syrie. A savoir, selon nous, en soulageant Poutine du conflit ukrainien, en jugulant l’appétit d’expansion islamiste des monarchies du Golfe et en négociant avec le chiisme alaouite.

D’autre part, pour nombre de commentateurs, l’ouverture de madame Merkel aux réfugiés répondrait autant à un opportunisme démographique qu’à un élan de solidarité. Mais en proposant pour son seul pays l’accueil de 500 000 de ces réfugiés, dépassant ainsi largement la proposition européenne d’hébergement de 160 000 d’entre eux par le président Juncker avec des quotas d’accueil, la chancelière créa un fantastique appel d’air. Au point qu’après l’arrivée de 63 000 migrants en deux semaines, la ville de Munich a annoncé la limite de ses capacités d’hébergement. D’où l’annonce de la fermeture provisoire de la frontière avec l’Autriche… pour des raisons sécuritaires déclare Merkel.

Schengen vacille…

Le député européen Louis Michel, autre partisan chaleureux d’un vaste accueil, déclare dans la "Libre Belgique" des 5 et 6/9 que l’immigration sera un phénomène qui durera le temps de la violence et que l’on se trompe lourdement si l’on pense l’inverse. Qu’il faut donc créer des couloirs d’entrée officiels et protégés en Europe et prévoir, à l’extérieur, des institutions filtrant les candidats acceptables.

Il va sans dire que ces deux propositions, l’allemande et la belge, d’admettre la migration sans plafond quantitatif inquiètent certaines opinions publiques européennes laïcisées craignant que les Lumières des droits de l’homme ne s’éteignent dans l’ombre d’une vague de certitudes dogmatiques. Elles servent par ailleurs la thèse de la dénommée "extrême droite populiste" et renforcent l’opposition catégorique de certains pays d’Europe centrale et orientale, réticents à tout accueil d’une déferlante musulmane menaçant à leurs yeux leur héritage historique chrétien.