Une opinion de Felice Dassetto, professeur émérite à l'UCLouvain et membre de l'Académie royale de Belgique.


Voici quelques points de discernement pour penser une politique migratoire qui puisse être à la hauteur des enjeux que pose cette question mondiale si importante et si complexe.

Le 23 septembre dernier, un préaccord est intervenu à La Valette entre Malte, l’Italie, la France et l’Allemagne concernant la répartition entre pays européens des migrants qui débarquent dans les deux pays méditerranéens. Il devra encore être approuvé par les autres pays européens le 8 octobre prochain, mais il se présente déjà comme un petit pas en avant vers une arrivée moins risquée pour des dizaines de milliers de personnes qui tentent de rejoindre notre continent.

Globalement cependant, il est certain que nous entrons dans une phase nouvelle et historique de redistribution mondiale des populations et d’interpénétrations entre des cultures et des civilisations. À cet égard, les mesures de redistribution des migrants prises à La Valette et contenues également dans le programme de la nouvelle présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, si elles apaisent les tensions entre pays européens, sont loin de parvenir à des politiques pouvant faire face aux grands phénomènes migratoires contemporains et à leurs conséquences sociales et politiques.

Distinguons les migrations

La problématique des migrations est certainement une question mondiale difficile. Elle l’est d’autant plus que, depuis au moins trente ans, prévalent les émotions et les idéologies : celles qui sont "pour" et celles qui sont "contre". Or, ce ne sont ni la générosité des citoyens, ni les affirmations de principes, ni les bons sentiments - même les plus généreux - ni les attitudes hostiles voire haineuses qui permettront d’aboutir à des propositions politiques et à des actions structurées. Un peu plus de rationalité et d’analyse permettraient, a contrario, de décrisper la question, et surtout d’identifier des axes sur lesquels bâtir une politique.

Nous devrions commencer par distinguer les migrations qui s’entreprennent pour des raisons économiques ou d’aspiration à un mieux-être, et celles dues à des causes politiques, idéologiques, religieuses ou sexuelles. Aujourd’hui, on tend à les confondre, et certains disent que la distinction n’a pas de sens. Je pense au contraire qu’elle reste fondamentale, même si la frontière peut paraître poreuse entre les deux. En ce sens, le droit d’asile doit être mis en œuvre comme tel, en réprimant les abus qui existeraient, car il en va tout simplement de la sauvegarde de la démocratie dans le monde.

Face aux migrations dites économiques par ailleurs, il convient de les analyser en détail dans leurs multiples dimensions : de la décision de migrer, aux facteurs macrostructurels des causes des migrations et de l’attrait des migrants, en passant par les causes intermédiaires des processus sociaux qui favorisent les mouvements migratoires. Car c’est par rapport à chacun de ces moments que des politiques doivent être menées, afin qu’elles ne se limitent plus à gérer les engorgements de populations. Certes, une politique migratoire efficace est coûteuse. Mais c’est le prix à payer pour trouver un équilibre et une relative paix sociale.

Quelques points de discernement

Lorsqu’on parle des causes de départs, on se limite souvent aux causes économiques : sous-développement, manque de travail, etc. Ces causes seraient à analyser en profondeur. Et il arrive que les migrants ne soient pas issus des populations les plus pauvres. Il faudrait aussi voir que des causes sont également sociales (sociétés patriarcales-claniques), familiales. Elles peuvent également être culturelles, tel l’attrait exercé par les images - amplifiées par les médias, la publicité, Internet, des récits d’autres migrants - de sociétés vues comme facilement opulentes et libres de toute contrainte. Une culture migratoire peut d’ailleurs s’installer assortie d’un regard désabusé sur sa propre société. Il faudrait aussi analyser les conséquences des départs de jeunes, parfois qualifiés, pour leurs sociétés d’origine. Tout comme sur le bénéfice que touchent les sociétés d’arrivée qui profitent de ce "pillage de cerveaux et d’énergies" que certains pays pratiquent sans scrupule, mais que l’UE devrait interroger davantage.

Il faudrait aussi mieux cerner quels sont les projets migratoires concrets des migrants. Il y a des changements importants par rapport aux migrations du XXe siècle. Avec quelle vision d’eux-mêmes et de leur devenir arrivent-ils ? S’agit-il de projets d’implantation, d’insertion, s’agit-il de projets diasporiques de circulation ?

Ces aspects sont importants à connaître aussi bien pour conduire des actions d’information dans les villes et pays de départ, que pour organiser, dans les pays de destination, la suite de la mise en place de politiques de socialisation, allant de l’alphabétisation à la formation civique et à la scolarisation des enfants.

On peut encore s’interroger sur l’utilisation des migrants dans des secteurs marginaux du marché du travail (privé ou public), qui permet leur exploitation.

On pourrait encore ajouter d’autres aspects, comme celui dont l’évidence est apparue depuis trente-quarante ans, celle de l’intégration sociale et culturelle. C’est un processus long qui demande des énergies de part et d’autre ; il présente aujourd’hui des difficultés nouvelles en raison des facilités de communication et de dynamiques identitaires. Simultanément, il importe de prendre en compte la capacité des autochtones à absorber les changements conséquents aux nouvelles populations présentes et qui doivent être intégrés à leur propre vision de l’ensemble social. Ne pas voir et ne pas prendre en compte ces aspects "d’intégration respective", comme le font ceux qui ne considèrent que les besoins du marché du travail ou les besoins démographiques, c’est ouvrir toutes grandes les portes aux populismes identitaires et nationalistes.

Ces différents aspects qui forment la réalité migratoire sont à analyser lucidement. En sachant que les migrations, "en soi", ne sont ni une bonne ni une mauvaise chose ; elles sont ce que les acteurs concernés (migrants et résidents) les font devenir et ce que les conditions sociales et institutionnelles dans lesquelles elles se déroulent leur permettront de devenir. Mais pour cela, il faut regarder les réalités en face et les analyser.

Une version plus longue peut être consultée dans la revue électronique de l’Académie royale de Belgique : La Thérésienne