L’Afrique marque des points, des économistes (Banque mondiale, Jeffrey Sachs ) le confirment. Le Congo, en dépit de dépêches toujours plus sombres, ne fait pas exception. Kinshasa progresse, même dans le dossier des minerais dits de conflit. Pour mémoire : début septembre, le président Kabila a suspendu toute exploitation minière dans trois provinces à l’est du Congo. Difficile de savoir exactement quelles raisons l’ont conduit à cette décision. On sait qu’une nouvelle opération militaire se prépare pour déloger des groupes rebelles de la plus importante région minière, celle de Walikale, au Nord-Kivu. On observe aussi des manœuvres pour muter des ex-rebelles du mouvement CNDP (Congrès national pour la défense du peuple) à l’ouest du pays. Ces éléments avaient intégré l’armée congolaise et avaient de ce fait réussi à occuper d’importants sites miniers. Veut-on maintenant décapiter ce reste du CNDP ?

En interdisant temporairement toute exploitation minière à l’Est, Kinshasa a surtout répondu proactivement à une forte pression occidentale, sous le leadership de Washington. Les Etats-Unis viennent d’adopter une législation (le Dodd-Frank Wall Street Reform Act) pour couper les ailes aux "sorciers financiers" de Wall Street, protéger les consommateurs contre des pratiques financières abusives et "pour d’autres objectifs". Le législateur à Washington est convaincu que cette loi éliminera le financement des groupes rebelles au Congo.

Les dernières sections de cette loi, comme ajoutées en dernière minute, visent en des termes généraux les entreprises minières (section 1504) mais aussi, et à titre nominatif, le Congo et ses "minerais de conflit" (section 1502). La section 1504 oblige toute firme établie aux Etats-Unis active dans le secteur minier à déclarer aux autorités américaines ce qu’elle a versé à des gouvernements de par le monde. Cette mesure est censée rendre le secteur minier plus transparent. La section 1502 s’adresse aux entreprises utilisant des minerais congolais, pour fabriquer par exemple des appareils électroniques, et les oblige de tout faire pour en identifier la provenance. Parmi ces minerais, la cassitérite (l’étain), le coltan (le tantale) et l’or sont les plus importants.

Des lobbies industriels redoutent une énorme paperasserie et plus encore l’obligation de divulguer l’identité de leurs fournisseurs. "Déballer mon commerce ? Impossible", nous confie un trader en minerais. "Nous devons maintenir un certain degré de confidentialité." Le Congo s’est certainement fait la même réflexion. Mais comme des sources de premier ordre à Kinshasa nous le confirment, dans la pratique le gouvernement de Kinshasa se montre très sensible aux points de vue occidentaux et se veut coopératif. D’où la suspension promulguée par le président Kabila.

La section 1502 contient d’autres mesures, visant par exemple à établir la carte de tous les sites miniers afin d’identifier les endroits d’où l’on peut tirer des minerais. Beaucoup de travail a déjà été effectué sur le terrain et Kinshasa s’y est impliqué de concert avec les Nations unies, des bailleurs comme la Belgique et différentes industries consommatrices de minerais. Parmi ces industries, celles de l’étain, du tantale et de l’électronique appliquent des programmes pour assainir le secteur minier de l’Est du Congo où ils voudraient (de nouveau pour certains) s’approvisionner. Depuis le mois de juin, l’Institut de recherche de l’étain (Itri), qui représente un ensemble d’entreprises, teste ainsi un système de certification. Son dernier bulletin, diffusé fin août, fait état de progrès au premier centre de tri installé à Nyabibwe dans la province du Sud-Kivu. A cet endroit, des agents congolais traitent avec des techniciens locaux et internationaux dix-sept tonnes de cassitérite par semaine. Un deuxième centre à Bisie est prévu. Mais Bisie est précisément le bassin minier le plus important et, dans le passé, le plus contesté : l’instabilité continue à y régner. Le gouvernement congolais a néanmoins installé un centre de négoce dans les environs de Bisie qui participerait à l’initiative de l’Itri.

Bien qu’il soit interrompu par la suspension des activités minières, ce schéma arrange bien les industries étrangères. Elles ont la perspective de pouvoir acheter des minerais "propres" du Congo. Perspective attrayante dans une situation de carence - due en partie à la stigmatisation des minerais congolais - où le prix de l’étain, par exemple, est en hausse constante depuis le printemps 2009. La réouverture du Congo ferait baisser ce prix-là.

Est-ce que cela arrange également les milliers de travailleurs artisanaux de l’Est du Congo ? Il est permis d’en douter. La suspension des activités leur arrache tout simplement leur gagne-pain.

En Europe, des plaidoyers s’amplifient pour suivre l’exemple des Etats-Unis et exiger davantage d’efforts du Congo. Là, il y aurait lieu de ne pas s’embarquer à la légère. Primo, parce que, à elle seule, la menace de rétorsions américaines a conduit à un embargo de fait dont les creuseurs sont les principales victimes. Secundo, parce que la section 1502 de la loi Dodd-Frank a été inspirée par un lobby anglo-saxon qui prétend secourir les Congolais mais bétonne en réalité ses propres intérêts économiques. Et, tertio, parce que la loi Dodd-Frank reflète les ambitions politiques de Washington vis-à-vis du Congo.

On y lit en effet que les Affaires étrangères, conduites par Hillary Clinton, doivent élaborer une "stratégie de paix et de sécurité" pour le Congo. Est-ce l’extension du Plan stratégique d’action pour les minerais de conflit, à l’étude à Washington depuis le printemps ? Si l’Europe envisage d’aider la population de l’Est du Congo, qu’elle prenne alors d’abord en compte la précarité des creuseurs artisanaux. Les forces vives du Kivu, ce sont eux. Mais, confrontés aux nombreux intermédiaires qui fréquentent les mines, soit pour acheter soit pour arnaquer, ils n’ont aucun pouvoir de négociation. Sur les marchés internationaux, les prix des minerais grimpent. Mais ceux qui produisent ces minerais au Congo doivent accepter le peu d’argent qu’on leur offre. Qu’on saisisse donc cette opportunité pour que les creuseurs artisanaux obtiennent eux aussi un prix convenable pour leurs produits et des conditions de travail moins indécentes. Le Congo "bouge avec l’extérieur", dit-on : que l’extérieur se décide maintenant à bouger un peu pour les Congolais.