Une opinion de Dominique Verpoorten, chargé de cours, IFRES, ULiège, unité de recherche primaire DIDACTIfen, Unité de recherche secondaire eLHITE.

Dépêchez-vous de profiter des avions car cela ne peut plus durer !

En dépit de l’estime que j’ai pour Greta Thunberg, la radicalité de son discours peut donner prise au "dégagisme", discours trop simple ("toi qui as le pouvoir, va-t’en, c’est tout"), trop brusque pour être vrai. Pourtant, tandis que je me rue hors du Thalys, que je slalome entre les passagers en direction du RER qui doit me mener à Paris de la gare du Nord à la gare de Lyon, que je m’inquiète de ses 8 minutes de retard qui pourraient me coûter la correspondance, je me sens proche des dégagistes. Comment est-il possible que, à l’heure du énième rapport catastrophique du Giec, à celle plus terrifiante encore de l’article de Bendell ("Deep adaptation, a map for navigating climate tragedy"), à l’heure où le "développement durable" est devenu un concept sédatif, à l’heure où les jeunes reprennent leurs manifestations du jeudi, où le gouvernement belge dit avoir 100 jours pour accentuer sa politique climatique, oui, comment est-il possible que sur cette planète en réchauffement, choisir d’aller d’une ville belge à une ville suisse en train :

- coûte plus cher (389,40 euros pour la mobilité douce > 316,60 euros pour l’itinéraire incluant l’avion) ;

- prenne plus de temps (9 h 40 pour la mobilité douce > 4 h 10 pour l’itinéraire incluant l’avion) ;

- génère un stress décuplé (6 correspondances pour la mobilité douce > 4 correspondances pour l’itinéraire incluant l’avion) ?

Ainsi donc - pour revenir au dégagisme - 751 eurodéputés, des parlements nationaux et régionaux, des partis politiques multiples qui par ailleurs vont tenir des discours convenus sur leur attachement à l’environnement ("your empty words", dirait Greta) n’ont pas suffisamment de force de frappe pour remettre les choses à l’endroit : les trains/bus doivent, pour une majorité de la population et de trajets, représenter une alternative au moins aussi attractive que les transports moins écologiques. Que voilà un beau combat politique, et qui recevra l’adhésion de tous.

Compensation carbone

Ici, je vois arriver les climatosceptiques, les défenseurs de l’aviation et de tous les emplois qu’elle génère (il paraît que ce chiffre suffit à tétaniser bien des politiciens), les relativistes qui diront que par rapport aux pets des vaches les avions pèsent peu, les anxieux pour les libertés individuelles de choisir son moyen de transport au détriment du bien public, bref tous ces rationalistes usés qui se font ad nauseam les apôtres de la raison, de la pondération (et de l’inaction) jusqu’à sombrer dans le non-sens. Quant à moi, en dépit du prix, du temps, de l’anxiété, je suis arrivé et, les arbres, les prés, les champs, les lacs, les roches ont enchanté mes vitres et ma vie. Ce n’est hélas pas toujours possible mais je voudrais plus de cette humanité. Au colloque de pédagogie universitaire auquel je participe, on continue d’évoquer l’écologie. En recourant aux sites de compensation carbone, il apparaît rapidement que ce déplacement d’une centaine de chercheurs (Belges, Suisses, Québécois, Français) a occasionné la production de 40 tonnes de CO2. Quatre cents kilos par personne, c’est, selon les estimations, entre deux tiers et trois quarts du quota annuel par individu si l’on veut limiter le réchauffement à 1,5°C.

Comment, dès lors, promouvoir des pratiques de recherche plus sobres ? En attendant de pouvoir répondre à cette question dont l’urgence va aller croissant, et pas seulement dans le monde académique, certains participants décident de verser individuellement une dizaine d’euros à un site de reboisement d’une région du globe, un montant correspondant au coût carbone de leur venue ici.

© AFP