Une carte blanche de Noé Morin, spécialiste de la Russie contemporaine et consultant politique à Bruxelles.

L’Union soviétique s’est brisée comme un vase dont nous ramassons encore, quelque trois décennies plus tard, les débris qui jonchent l’Europe. Lorsque la Moldavie s’est affranchie de la tutelle soviétique en 1991, elle l’a fait au détriment de sa partie orientale et russophone, la Transnistrie, qui désirait l’union avec la Russie. Une guerre éclate alors, qui se termine par la victoire des séparatistes de Transnistrie à l’appui desquels la 14e armée de Russie, forte à l’origine de 6 000 hommes. L’enclave devient par la force des choses la pointe avancée des forces armées russes en Europe. À ce titre, elle est perçue par l’Otan comme une menace, et par l’Union européenne comme une rémanence archaïque de la guerre froide.

Pourtant, à l’issue d’un référendum en 2006, le peuple transnistrien proclame à nouveau son originalité en se prononçant dans son immense majorité pour l’indépendance et l’intégration progressive à la Russie. En dépit du fait que la communauté internationale refuse toujours de reconnaître les territoires sécessionnistes, pour les Transnistriens, la question est tranchée : leur langue est le russe, leur religion l’orthodoxie, et leur vocation de rejoindre la civilisation slave.

À défaut d’être reconnu, cet état de fait est tacitement accepté par Chisinau, la capitale. Il faut dire que la Moldavie demeure dépendante de la Russie pour ses fournitures énergétiques et une partie non négligeable de son commerce. À partir de 2010, cependant, la Moldavie se tourne de plus en plus vers l’Union européenne, avec laquelle elle signe en 2014 un accord d’association qui prévoit notamment la transition vers le libre-échange et l’alignement de la législation du pays sur les normes de l’UE. Désormais, les deux tiers des exportations moldaves sont dirigées vers des pays européens, et 65 % des investissements directs étrangers en Moldavie proviennent de l’UE.

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Coup de tonnerre à Moscou

Par le biais du commerce, l’Union européenne se taille une place au cœur de l’État moldave. En effet, l’accord d’association de 2014 prévoit (1) de faire converger les intérêts politiques et sécuritaires des deux parties et prescrit à la Moldavie une série de réformes institutionnelles qui ont eu pour effet d’y faire décliner l’influence russe. La victoire le 15 novembre 2020 de Maia Sandu au second tour de l’élection présidentielle moldave est l’aboutissement de cette orientation. Cette quadragénaire à l’apparence inoffensive, diplômée de Harvard et ancienne économiste à la Banque mondiale, est acquise au mode de vie occidental et aux automatismes technocratiques de la gouvernance européenne.

Les premiers mots de la présidente élue ont été pour la Transnistrie, où elle souhaite le départ des militaires russes et leur remplacement par des gardiens de la paix de l’OSCE. "Nous sommes un pays indépendant et nous ne tolérons plus la présence de troupes étrangères sur notre territoire", a-t-elle déclaré à l’occasion d’une conférence de presse le 30 novembre. La déclaration a fait l’effet d’un coup de tonnerre à Moscou, où le dossier moldave suscite beaucoup d’inquiétude, d’autant plus que Maia Sandu semble réticente à l’idée de rembourser un arriéré de paiement de 7,5 milliards de dollars à la société gazière russe Gazprom. Le Kremlin, qui a appelé au dialogue avec Chisinau, se rassure pour l’heure en se répétant que Maia Sandu, dont la présidence débutera officiellement le 24 décembre, ne possède pas encore le pouvoir de mettre ses menaces à exécution.

En effet, le Parlement moldave est dominé par le parti socialiste d’Igor Dodon, président sortant, soucieux de préserver la relation avec Moscou. Ces dernières semaines, il a fait voter plusieurs textes qui protègent le statut de la langue russe en Moldavie et soustraient au Président le contrôle des agences de renseignement. Dans ces conditions, Maia Sandu n’a pas d’autre choix que de solliciter des élections législatives anticipées (normalement prévues en 2023) et d’appeler ses partisans à manifester devant le Parlement.

Éviter l’escalade

Si Maia Sandu devait obtenir une majorité au Parlement moldave, dans trois mois ou dans trois ans, il est à craindre que le conflit gelé de la Transnistrie se rouvre. Dans le meilleur des cas, Chisinau et Moscou pourraient s’entendre sur une solution médiane de désarmement de la Transnistrie en échange de solides garanties sur le respect de la minorité russophone en Moldavie. Dans le pire des cas, Maia Sandu pourrait être amenée à répéter l’erreur du Géorgien Saakachvili en 2008, qui, se croyant soutenu par l’Otan, avait essayé d’annexer les provinces séparatistes d’Ossétie du Sud (où des forces russes de maintien de la paix étaient stationnées sous mandat international) et d’Abkhazie. Le conflit s’était soldé par l’intervention de l’armée russe et la débâcle de Tbilissi.

En Transnistrie, cependant, les quelque 1 500 soldats russes postés dans la petite république autoproclamée se trouvent dans une situation précaire au point de vue stratégique. Dans l’hypothèse d’une offensive moldave, leur ravitaillement par la Russie se révélerait extrêmement difficile car la Transnistrie est ceinturée par des pays - l’Ukraine, la Moldavie et, plus à l’ouest, la Roumanie - qui lui sont hostiles. Il serait néanmoins envisageable que des navires russes remontent par l’embouchure du Dniestr depuis les eaux ukrainiennes dont ils devraient d’abord franchir plusieurs dizaines de milles nautiques illégalement. Par ailleurs, il semblerait que les stocks de munitions dont disposent les forces russes en Transnistrie soient en grande partie hors d’usage.

Dans l’hypothèse d’un blocus économique, le problème de l’enclavement de la Transnistrie se pose également. Rien ne pourrait soulager l’asphyxie économique de la petite république.

Fort heureusement, nous sommes encore loin de ces scénarios catastrophes mais il n’est pas trop tôt pour se poser la question suivante : voulons-nous que les précédents géorgien (2008) et ukrainien (2013) se reproduisent ? On ose espérer que dans cette affaire l’Union européenne évitera l’escalade et ramènera le pouvoir moldave à la raison.

(1) 2014/492/EU, "Association Agreement between the European Union and the European Atomic Energy Community and their Member States, of the one part, and the Republic of Moldova, of the other part", Official Journal of the European Union.