Comment des jeunes qui vivent en démocratie, ont la possibilité d’étudier, d’apprendre, d’aller à la rencontre, en arrivent à détruire, haïr, ou tout simplement rire en regardant d’autres semer la terreur.

Une opinion d'Ann Gilles-Goris, habitante du quartier des Étangs noirs  à Molenbeek-Saint-Jean depuis plus  de 20 ans. Conseillère communale et conseillère de police. Vice-présidente du CDH - arrondissement de Bruxelles.

Ayant pris quelques jours de congé hors Facebook, Instagram, mail, télévision, et tutti quanti... c’est avec stupeur et tristesse que j’ai pris connaissance le 1er janvier par téléphone des événements survenus à Étangs noirs.

De nombreuses réflexions me traversaient l’esprit, allant de la tristesse à la colère, mais je ne voulais pas réagir à chaud.

De la résistance de jeunes Syriens…

J’étais d’autant plus attristée et interpellée que pendant ces jours je m’étais plongée dans le livre passionnant Les Passeurs de livres de Daraya. Le récit d’un projet fou de jeunes Syriens (complètement isolés pendant 4 ans dans leur ville à cause d’un siège imposé par Damas) de créer une bibliothèque secrète en récoltant tous les livres trouvés sous les gravats des immeubles bombardés… Chaque livre était annoté de son lieu d’origine et si possible du nom de son propriétaire. Des milliers de livres furent ainsi rassemblés.

Cette bibliothèque était devenue un lieu crucial de la résistance. Lieu de culture, lieu de débats, lieu d’apprentissage, lieu d’ouverture, lieu d’amitiés, lieu de règles à respecter, lieu d’existence, lieu d’humanité.

… aux jeunes de Molenbeek

En pensant aux jeunes de Molenbeek (qui à vrai dire sur les images ne paraissent pas si jeunes), je me demandais comment on en était arrivés là.

Comment des jeunes qui vivent en démocratie, ont la possibilité d’étudier, d’apprendre, d’aller à la rencontre, en arrivent à détruire, haïr, ou tout simplement rire en regardant d’autres semer la terreur.

Pauvreté ?

Peut-être, mais je connais des gens pauvres profondément dignes, ouverts, avec un sens aigu du respect et du partage.

Désœuvrement ? Manque de sens ?

Comment le fait de détruire son propre quartier peut-il réjouir quelqu’un et rendre du sens ?

Naïveté politique ?

Certainement en partie. Certains ont soufflé le chaud et le froid dans le quartier et il fallait avoir une certaine méconnaissance du terrain pour ne pas mieux préparer la Saint-Sylvestre. Mais reconnaissons-le, on parle dans ce cas de réactions à avoir, ce qui n’explique pas encore la cause de la violence.

Abandon de l’autorité parentale ?

C’est une vraie question de société, ce droit à la liberté et le nombre de parents qui se disent démunis.

Refus de l’autorité ?

Certainement, les images montrent avec quelle violence les policiers sont la cible de jets de pierres, repoussés, hués, visés par des tirs de fusées prévues pour les feux d’artifices.

Et après le départ de la police, il y a comme un cri de victoire et puis la violence, encore. L’acharnement sans nom sur les abris de bus, les vitres de la pharmacie, les lampes publiques.

Mais d’où jaillit cette violence ?

Que faire ?

Je repense alors aux jeunes de Daraya, qui au cœur de la guerre, des privations, des souffrances physiques et mentales, de la mort, de la séparation, des destructions, avaient réussi à bâtir ce lieu de "recréation", de dialogue, d’espérance. Ce lieu de lecture et de parole leur avait permis, selon leurs propres dires, de ne pas tomber dans l’extrémisme, de rester des hommes debout.

N’est-ce pas cela que nous devons susciter ?

Créer des lieux de parole (qui doivent d’abord être des lieux d’écoute), des lieux de formation, des lieux d’apprentissage ouverts où chacun peut se nourrir et mieux connaître sa culture et celles des autres. Des lieux où la pensée n’est pas confisquée, où la religion est ouverte au monde et aux autres, où la solidarité n’est pas un vain mot. Où les règles ont leur place et doivent être respectées sous peine de sanctions.

Des lieux et des échanges de paroles

Je le crois vraiment, l’homme est un être de parole. Il va naître et renaître par les mots qu’il prononce. Il doit pouvoir se dire à travers ses mots : des mots de joie, de peine, de peur, de désespoir, de projets. Il faut des lieux pour que les jeunes puissent s’exprimer, puissent chercher au fond d’eux-mêmes le malaise qui les mine, la violence qui sommeille mais aussi découvrir les projets qui donneraient sens à leur vie.

C’est une responsabilité de tous :

- Les politiques dans la proposition de politiques de proximité : par le soutien massif aux associations de terrain qui connaissent et les jeunes, et les quartiers.

- En développant des lieux de formation, de connaissances, d’innovation. Faire confiance. Bonnevie, Molengeek, Groot Eiland, Foyer…

- Par le soutien aux policiers de quartier. Et ici revient la question récurrente du nombre de policiers, mais aussi des sanctions adaptées pour les mineurs.

- Créons davantage de lieux de parole pour les parents, en développant les académies de quartiers pour les mamans, pour les papas.

- Écoles et lieux de culte ouverts sur le monde… Détricoter les peurs, les préjugés, travailler la confiance en soi (il y a du travail !).

Pour tout cela, il faut du temps, de l’argent, de la patience, de l’investissement.

Mais il faut aussi des règles, des paroles courageuses, un soutien entre tous, habitants, parents, enseignants, police, politiques. Si nous voulons construire la Paix, nous n’avons que le choix de nous retrousser les manches.

Spontanément, après avoir vu les images on aurait tendance à dire : tous au cachot. Mais, quand ils sortiront du cachot, leur violence sera multipliée par cent, parce que dans ces lieux-là naîtra combien plus facilement l’extrémisme que la joie.