C. A.*, magistrat et ancien étudiant du professeur Franklin Dehousse. 

Le professeur Dehousse a raison lorsqu’il indique que la liberté de circulation n’est pas absolue et qu’elle peut donc connaître des exceptions. Il s’agit malheureusement du seul élément exact de son analyse. Car cette interdiction n’est, à l’inverse de ce qu’il laisse accroire, ni justifiée ni proportionnée.

Justification de cette interdiction

D’emblée, comment ne pas être consterné par le caractère fallacieux des raisons invoquées pour tenter de justifier cette interdiction. D’abord, la comparaison avec le retour des vacances de Carnaval en 2020 alors qu’à l’époque, l’on ignorait quasiment tout de ce virus et qu’aucune mesure sanitaire n’avait été adoptée ; comment peut-on dès lors comparer la situation actuelle avec celle où les voyageurs ne prenaient pas la moindre précaution et où il n’y avait aucune mesure de quarantaine et de testing à leur retour ? Ensuite, le prétendu risque d’importation du variant britannique alors qu’une étude scientifique de la fin du mois de janvier 2021 indique que celui-ci est déjà bien présent en Belgique et sera, en tout état de cause, responsable de la quasi-totalité des infections "Covid" dans les prochaines semaines. Enfin, la limitation de cette interdiction dans le temps dès lors qu’elle ne viserait qu’à empêcher les voyages durant les vacances de Carnaval ; qui peut encore avoir la naïveté de croire que les résidents belges sont des privilégiés qui bénéficient d’un congé de Carnaval du 27 janvier au 1er avril, soit durant neuf longues semaines ?

Niveau de bêtise

Plus que l’endroit où l’on se trouve, c’est le comportement qu’on adopte qui est important. Dans le groupe de ceux qui restent en Belgique et dans celui de ceux qui partent à l’étranger, le pourcentage de "Covid positifs" n’est-il pas quasiment identique ? Et une partie significative de ces "Covid positifs" n’appartient-elle pas à la même catégorie de personnes : celles qui ne respectent pas les règles sanitaires ? En décidant d’interdire les voyages qu’elles qualifient de "non essentiels" pour tout le monde, les autorités belges touchent donc aussi l’écrasante majorité des voyageurs qui respectent les règles sanitaires, qui sont donc probablement "Covid négatifs" à leur retour en Belgique ou qui, en tout état de cause, respecteront les mesures de quarantaine et de test en Belgique. Et qu’adviendra-t-il de la minorité des voyageurs qui ne respectent pas les règles "Covid" ? Ils resteront peut-être en Belgique et continueront à ne pas y respecter les règles sanitaires ou, plus probablement (le respect des règles n’étant pas leur qualité première), ils se rendront quand même à l’étranger en contournant, d’une façon ou d’une autre, l’interdiction de voyage. Dans sa nature, la mesure prise par les autorités belges est d’un même niveau de bêtise que la décision de Trump d’interdire l’entrée sur le territoire américain aux ressortissants de pays à majorité musulmane, pour tenter de combattre le terrorisme.

À supposer que cette interdiction de voyage soit justifiée - ce qui n’est pas le cas en l’espèce -, comment pourrait-elle être qualifiée de proportionnée ? En quoi le fait que ma famille se rende dans une zone orange (où la situation sanitaire est donc meilleure qu’en Belgique), en y respectant strictement les mesures sanitaires (notamment le port du masque et la distanciation sociale), crée-t-il un risque sanitaire pour ceux qui restent en Belgique ? A fortiori quand le climat permet de passer la totalité de la journée à l’extérieur. Et en quoi rendre visite à des membres de ma famille dans un autre État membre de l’Union européenne serait-il moins essentiel que de permettre à un commerçant belge d’aller y vendre ses aspirateurs ?

Le professeur Dehousse le reconnaît à demi-mot : cette interdiction de voyage a été prise car les autorités belges se sont montrées incapables de gérer adéquatement cette crise sanitaire par une efficace stratégie de "tracer, tester, isoler". J’ajouterais qu’elles ont aussi été incapables de faire respecter les règles "Covid", en adoptant par exemple des sanctions vraiment dissuasives pour ceux qui prennent réellement des risques sanitaires. En réalité, pourquoi donc une telle interdiction ? Avant tout, probablement parce qu’elle a le soutien d’une majorité de la population, celle qui ne voyage pas et qui a été emplie de peur par le message anxiogène quotidien de nos autorités. Cette mesure est avant tout populiste. Elle sert également à créer un écran de fumée pour tenter de dissimuler l’échec des autorités belges qui se traduit en définitive par un seul constat : alors que la Belgique a adopté les règles parmi les plus restrictives du monde, elle a un des taux de mortalité par habitant, lié au Covid-19, les plus élevés du monde.

Rassuré par la Commission européenne

Avant la pandémie de Covid-19, les sorties du week-end induisaient une quantité significative de décès sur nos routes ; demain, l’on trouvera bien l’un ou l’autre "expert" pour suggérer que l’interdiction des sorties le week-end serait une solution pour diminuer ce nombre de morts ; que décideront alors les autorités belges ? Je n’oserais plus vous répondre catégoriquement qu’elles ne feraient jamais une telle folie. Mais je suis rassuré de constater que la Commission européenne interviendra pour essayer de les en dissuader. Car, professeur Dehousse, la réaction de la Commission européenne n’est pas hypocrite mais elle se révèle simplement salutaire face à un État qui devient dangereusement liberticide.

>>> (*) Pour raison professionnelle, ce magistrat, connu de la rédaction, signe avec ses initiales une opinion personnelle qui n’engage pas la juridiction dans laquelle il travaille.