Opinions
Une opinion de Pascal Dupont, chargé de cours HEC-Liège.


Tous les jours, mon métier me comble de bonheur, je gagne ma vie à communiquer à d’autres mon enthousiasme sans cesse renouvelé. J’ai un petit regret toutefois : mes conditions de travail - avec notamment la bureaucratie - se sont compliquées.


Tous les jours, mon métier me comble de bonheur : je suis guide dans une magnifique région, et je gagne ma vie à communiquer à d’autres mon enthousiasme sans cesse renouvelé à son égard. N’y voyez pas de chauvinisme de ma part, surtout, mais ma région est, entre toutes, la plus belle et la plus riche en patrimoine ; ses paysages comme ses monuments sont incomparables. Et, quotidiennement, ma tâche est de partager ces splendeurs avec qui veut les découvrir, les comprendre : que demander de plus ?

Il y a bien longtemps, c’était dans les premières années de ma carrière, alors que je me plaignais de l’instabilité de mon emploi - et surtout, pour tout dire, de mes émoluments - un ami m’a répondu : "De quoi te plains-tu ? Tu as un boulot formidable, qui te plaît, et tu voudrais en plus être payé pour cela ?" J’admets que mon boulot est formidable, je suis le premier à le dire, et au-delà de la boutade, il n’avait pas tout à fait tort ; cependant, tout travail mérite salaire, n’est-ce pas ?

Expert d’un terroir

À l’époque, bien que solidement préparé à cette profession par une école de renom, je n’avais pas encore mon expérience actuelle : dame, en trente-sept ans maintenant, c’est qu’il s’en est accumulé ! Mes maîtres m’avaient solidement formé, en m’instruisant de toutes les richesses, tant naturelles qu’architecturales, géographiques et historiques, du terroir dont je devais devenir expert ; bien sûr, ayant opté pour cette formation qui m’attirait depuis l’enfance, je buvais les paroles de ces mentors si compétents ; ce qui ne veut pas dire qu’ils n’étaient pas exigeants ! Le savoir qu’ils me partageaient n’était pas que superficiel : grâce à une solide formation théorique, je pourrais non seulement faire admirer les splendides ondulations de la campagne et la cathédrale qui fait la fierté de notre chef-lieu, mais aussi expliquer à quel phénomène géologique celles-là sont dues et à quel tournant de l’histoire de l’art celle-ci se situe. Pour que le discours du guide ne soit ni creux ni stéréotypé, celui-ci doit en savoir beaucoup plus que ce qu’il racontera.

Mais les connaissances transmises, quelle que soit la compétence du maître, ne remplacent pas l’expérience personnelle. Au début, j’organisais des promenades de découverte en calquant celles que, plus jeune, j’avais vécues moi-même ou en suivant fidèlement l’itinéraire prescrit par un… guide, en papier celui-là, relié sous couverture plastifiée. Ensuite, petit à petit, poussé par le hasard et la curiosité, je les ai enrichies de trouvailles personnelles, que j’avais eu l’occasion de faire en guidant un groupe, ou lors d’explorations solitaires. Car je l’aime tant, ma magnifique contrée, que je m’y promène encore, seul ou avec quelques proches : mes nombreuses sorties professionnelles n’ont pas émoussé mon plaisir de la parcourir sans cesse. Ces sorties-là m’autorisent une improvisation que je ne me permettrais pas quand j’ai la responsabilité d’un groupe ; et j’emprunte alors des chemins, des ruelles inconnus - si, si, il en reste encore et toujours !

Oser se renseigner

Dans les années révolues où mon emploi était remis en question à intervalles irréguliers, j’ai parfois dû accepter de travailler dans des provinces voisines. Certes, elles ne m’étaient pas entièrement étrangères : après tout, elles prolongent la mienne, mais ce n’était cependant pas la même chose. Je profitais du temps de déplacement pour potasser l’un ou l’autre ouvrage de référence, puis au cours de la randonnée j’ânonnais ce dont je venais de me farcir le crâne. Je pense n’avoir jamais proféré de grosse bêtise ; mais, par manque de recul, je n’étais jamais à l’aise, surtout lorsqu’une question m’était posée ; plus d’une fois, pour ne pas répondre n’importe quoi, j’ai dû dire que je devais me renseigner. Conscient que j’étais alors du mauvais côté de la limite de mes compétences, j’ai renoncé à ces expatriations dès que je l’ai pu.

Malheureusement, les touristes que j’emmène ne sont pas toujours aussi intéressés que je le souhaiterais ; il y en a parfois qui ont opté pour une formule "clé sur porte" offrant une panoplie d’activités diverses ; parmi ceux-là, certains auraient préféré la plage ou le court de tennis à la découverte des vieilles pierres de la ville qui est leur programme du jeudi ; à moi, dans ce cas, de les motiver en tentant d’infléchir mes commentaires pour qu’ils collent au mieux à leurs centres d’intérêt.

"Sentir" le terrain

À l’opposé, il m’arrive plusieurs fois par an de participer bénévolement à des sorties avec de petits groupes de jeunes hypermotivés ; ceux-là n’en ont jamais assez… Il faut un peu canaliser leur spontanéité, leur apprendre par exemple comment s’économiser pour aller plus loin et non plus vite ; ou leur confier quelques trucs du métier, par exemple pour "sentir" le terrain, deviner les bons raccourcis. Avec ce public, je peux faire en quelques heures la découverte approfondie d’une vaste zone, que je n’imaginerais même pas montrer plus superficiellement, en plusieurs jours de balade, à mon public habituel. J’en sors éreinté, évidemment, ayant près de quatre fois leur âge, mais ô combien ressourcé ! Leur enthousiasme suffit à me payer du surcroît de travail et de fatigue que représentent ces journées.

Téléphone durant mes explications

J’ai un petit regret toutefois : tout au long de ma carrière, mes conditions de travail se sont compliquées, de plus en plus. L’administration qui m’emploie m’en demande toujours plus. Les collègues retraités ne sont pas tous remplacés, de sorte que les groupes à accompagner sont de plus en plus nombreux ; et je dois remplir moi-même des tâches qui jadis étaient dévolues à un secrétariat - cela alors que justement la bureaucratie a largement gagné du terrain : par exemple, nous devons maintenant rédiger à l’avance les descriptifs des promenades que nous organisons ; ceci empêche hélas presque complètement l’improvisation en cours de sortie, alors que la liberté d’action du guide est précisément un facteur de qualité de son travail. Ces descriptifs, nous devons également les rendre disponibles sur l’Internet. Loin de moi l’idée de refuser le progrès des nouvelles technologies, mais force est de constater qu’elles consomment beaucoup de temps, temps qui donc ne peut plus être consacré à mon cher terroir. J’avoue aussi être parfois agacé par l’un ou l’autre touriste qui sort son téléphone durant mes explications, pour recevoir un appel, voire pour vérifier sur Wikipédia si ce que je raconte est bien correct - mais sur ce point, je suis tranquille : je connais mon affaire !

Au fait…

Au fait : je ne suis pas exactement guide, mais bien enseignant - est-ce si différent ? - et la riche contrée que je présente depuis des années à mon public est celle des mathématiques. J’espère que la métaphore vous a plu.

À travers celle-ci, j’ai voulu faire passer deux convictions profondes : pour que la société dispose d’enseignants performants, il est indispensable qu’ils aient reçu une formation scientifique très sérieuse ; corollaire : la transdisciplinarité a ses limites ; et qu’une liberté d’action suffisante leur soit accordée, pour qu’ils puissent se comporter en professionnels autonomes et responsables.