Opinions

Une opinion de Baudouin De Rycke, enseignant retraité de l’enseignement secondaire.


Ce ne sont pas les murs de pierre qui font parfois de l’école une sorte de prison. Ce sont les murs de chair et d’esprit qui, par défaut d’intérêt pour l’âme des enfants, ont trop souvent oublié de leur donner les clefs de leur nature profonde. Il en résulte une véritable détresse.


Le métier d’enseignant est donc de ceux que l’on ne choisit pas par hasard, ou sans y avoir profondément réfléchi. Cette aventure humaine, qui consiste à éveiller les jeunes à ce qu’ils sont et à les aider à comprendre que les difficultés de la vie sont une occasion de grandir, est évidemment de la plus haute importance. Aussi ne faut-il pas s’étonner que le succès de cette aventure soit éminemment lié aux qualités humaines de celui qui l’entreprend.

Par conséquent, la responsabilité des formateurs est gigantesque. A ce propos, il est à craindre que le facteur humain ne soit pas suffisamment pris en compte dans l’évaluation des compétences du futur enseignant. Le caractère, le vécu préalable, la sensibilité, l’éducation du candidat auront pourtant une influence déterminante sur la manière de pratiquer ce métier (qui porte en lui le pouvoir de détruire, aussi bien que celui de sauver). Reconnaissons que ces éléments ne sont pas tous décelables. Mais cela ne justifie pas que l’on s’en désintéresse au point de n’en connaître quasi rien avant d’attribuer ou non le précieux sésame....

Un métier qui s'exerce avec le coeur et avec la tête

Certes, il n’est pas indispensable de maîtriser à la perfection toutes les ficelles d’un psychologue averti pour exercer le métier d’enseignant. Ce qui l’est beaucoup plus, en revanche, c’est l’absolue nécessité de l’exercer avec le cœur, autant qu’avec la tête, et à ce titre, l’observation des formateurs ne peut de mon point de vue souffrir d’aucun laxisme.

Le minimum qu’un élève puisse attendre de son professeur est bien entendu que celui-ci maîtrise correctement sa matière. Mais comme l’aurait pensé l’apôtre Paul dans son épître, si les belles compétences scientifiques du maître ne sortent pas de la bouche d’un être doté d’un minimum de qualités humaines, cela ne sert à rien... Ce professeur ne sera que du bronze qui résonne, une cymbale retentissante !

De quelles qualités humaines parle-t-on ?

Les grands esprits du passé ont toujours souligné l’importance de l’enthousiasme et de l’affection dans le domaine éducatif. Quand on ne parle pas des choses avec une émotion pleine d’amour, disait Goethe, ce que l’on dit ne vaut pas la peine d’être rapporté. Saint Augustin allait encore plus loin, considérant que ce nous voulons enflammer chez les autres doit d’abord brûler en nous. Quant à Tolstoï, il "ne faisait pas dans la dentelle" : Si tu n’éprouves pas d’amour pour les gens, reste chez toi, occupe-toi de ta propre personne, de choses inanimées, de tout ce que tu voudras, mais pas de tes semblables !

L’enthousiasme et l’affection (qui favorisent beaucoup – cela n’est plus à prouver - la motivation, l’écoute et la concentration des élèves ) sont des qualités de base d’autant plus importantes qu’elles sont à la source d’une série d’autres qualités fondamentales dans le domaine qui nous occupe. Parmi elles, on peut citer l’empathie (attitude, qui consiste à se mettre à la place de l’élève, à voir les choses avec ses yeux à lui), la qualité du regard (c’est le regard que l’on porte sur lui qui donne à l’élève le sentiment qu’il a du talent) ou la patience ( être attentif à la différence et conscient de la complexité des êtres. L’intelligence ne se résume pas aux capacités d’assimilation et aux performances de la mémoire).

Sécurité, liberté, amour

Par ailleurs, qu’apporte ce métier à celui qui l’exerce avec enthousiasme?

La littérature regorge de commentaires à ce propos, mais on pourrait sans doute résumer cet apport en trois mots : sécurité, liberté, amour...(quel programme pour une époque comme la nôtre qui produit si couramment le contraire... !).

  • Sécurité pour une raison qui saute aux yeux : dans le contexte économique difficile que nous connaissons, ce métier offre une sécurité d’emploi que ne peuvent revendiquer une foule d’autres métiers.
  • Liberté parce que les longues et régulières périodes de congé qui jalonnent la vie des enseignants leur offrent , bien plus que le droit de ne rien faire, le privilège de vivre régulièrement des périodes de relative insouciance et une faculté de recul par rapport à la vie agitée qu’on nous a faite. Un enseignant est en mesure de vivre tout au long de sa vie ce que la plupart ne font que revisiter par un effort de mémoire...
  • Amour enfin, pour diverses raisons. Parce qu’à l’enfant d’enseignant échoit le rare privilège de profiter vraiment de ses parents. Ils sont là tous les jours, en chair et en esprit et non en pièces détachées. Parce qu’observant toute la journée le monde à travers les yeux de ses élèves, l’enseignant parvient à lire et à sentir mieux que quiconque les valeurs que réclame l’équilibre de ses propres enfants. Parce que la profondeur de contact qui se développe naturellement entre le professeur et ses élèves engendre une reconnaissance sous des formes diverses. Cette reconnaissance est valorisante, donne du sens à la vie et renouvelle continuellement l’envie - et même le besoin - de la mériter toujours mieux.

"La chaleur est donc bien l’élément vital, nécessaire à la plante comme à l’âme de l’enfant" (C.G. Jung). Certains le diront autrement, tel Chateaubriand, qui se disait "disposé à faire tout le mal...qu’on attendait de lui" !