Opinions

Quand je pense que d’aucuns parlent "des singeries des banquiers", c’est dur à entendre, Monsieur, très dur, comme si nous étions responsables des malheurs du temps présent.

Vous avez mal évalué vos risques, me dites-vous. Mais nous n’aimons pas les risques, Monsieur, personne d’ailleurs ne les aime. Nous avons donc pris nos responsabilités et nous nous en sommes débarrassés au plus vite, en les coupant en petits morceaux, en mélangeant leurs natures, leurs durées, en nous les revendant les uns aux autres et en les dispersant de tous côtés. Nous construisîmes pour ce faire des structures de finance d’une bien belle facture, dotées de noms savants.

Personne n’y comprenait rien, pas même vous, m’objectez-vous. Mais, Monsieur, l’important n’était pas de comprendre, mais de gagner énormément d’argent, d’en faire profiter nos dirigeants, nos traders, nos actionnaires qui travaillèrent si durement. Bien sûr, nous devînmes plantureux, mais, convenez-en, nous en fîmes aussi profiter nos clients et les Etats, en leur laissant quelques portions de notre prospérité. Personne ne s’est plaint, que je sache, de cette obésité boursière de bon aloi, des taux vigoureux octroyés à l’épargne !

Je vous énerve, Monsieur ? Non, nous n’avons pas trompé nos clients : il fallait lire les petits caractères et analyser soigneusement nos abondants documents. C’était à la portée de tout un chacun, voyons. Et rien n’interdisait de se faire aider d’un bureau d’avocats. De plus, nous respectâmes scrupuleusement les formes et même le MiFID (directive européenne sur l’épargne). Cela nous a coûté beaucoup de sous.

Oui, Monsieur, nous les répercutons toujours sur nos clients, d’une façon ou d’une autre. Car notre premier devoir est de nous rémunérer nous-mêmes. Dans ce but, il nous faut le plus grand écart possible entre ce que nous demandons pour nos crédits et ce que nous devons quand même payer à nos déposants, heureusement d’ailleurs que nous prélevons en surplus quelques frais et commissions pour les immenses services que nous rendons. Vous n’imaginez pas ce qu’ils coûtent.

Nous échappâmes à tout contrôle ou les contournâmes !

Quand cela ne va plus, vous venez pleurer pour que l’Etat vous sauve, avec notre argent !, vous récriez-vous. Mais quoi de plus normal ! Croyez-vous que la créativité, l’imagination en matière financière puissent se déployer sous la férule ? Beethoven, Mozart eussent-ils pu composer leurs chefs-d’œuvre s’ils avaient été contraints ? La communauté n’a-t-elle pas profité de nos largesses en période de vaches grasses ? Il n’est que juste qu’elle prenne les risques à sa charge quand les choses tournent mal suite à une quelconque erreur.

J’entends le sarcasme : nous brassons du vent, et sans éolienne ! L’économie financière représente sans doute près de 30 fois l’économie réelle, mais je n’y peux rien si l’argent attire l’argent, cher Monsieur, sans compter la main invisible d’Adam Smith. C’est comme la multiplication des pains. Parlons d’autre chose, si vous le voulez bien. Nous sommes prêts, mes collègues et moi, bien que cela nous soit extrêmement pénible et que nous le ressentions comme une cruelle injustice, à modérer quelque peu, en restant raisonnables cela va de soi, nos rémunérations et bonus. De la même manière nous serions disposés à donner notre écot pour soulager le budget de l’Etat - les clients ne sont-ils là pour éponger nos largesses ? - et même, même à accepter quelques modestes aménagements dans les dispositifs de régulation. Il s’agit de toute évidence d’efforts immenses, de sacrifices incomparables. N’allons donc pas plus loin et remettons dans son bocal le fantôme des dispositifs imaginés après 1929. Même adaptés, ils ne sont pas pertinents. Nous sommes bien d’accord n’est-ce pas ?

Je vous ai exposé le fond de mon âme, injustement conspuée. Si faute il y eut, elle le fut à l’insu de mon plein gré.

Monsieur ! MONSIEUR !!!

Monsieur étrangla le banquier. Il fut condamné.