Une opinion de Renaud Duterme, enseignant en géographie et membre du Comité pour l'abolition des dettes illégitimes.

Dans une interview récente, le président du Mouvement Réformateur, principal parti de droite en Belgique francophone, donnait sa vision des choses quant à la crise sanitaire que nous sommes en train de vivre. Sans surprise, il y défend la mondialisation libérale et considère la tragédie actuelle comme un aperçu de ce qui arriverait si un programme de gauche était appliqué. Là où le bât blesse, c’est que son analyse regorge d’affirmations pour le moins discutables.

"Lier le coronavirus à l’économie de marché n’a absolument aucun sens"

Si, comme Georges-Louis Bouchez le rappelle, la transmission du Covid-19 à l’Homme n’a sans doute pas été provoquée par l’économie de marché, la difficile gestion, voire l’incapacité de nos sociétés à y faire face trouve précisément sa source dans la mainmise du marché sur l’ensemble de la société. Soumission des services de santé publique aux seuls critères comptables et budgétaires ; sous-investissement dans la sécurité sociale et le personnel médical ; promotion des accords de libre-échange accentuant l’interdépendance et supprimant toute autonomie, en particulier dans les domaines industriels et alimentaires ; baisse de la progressivité de l’impôt et politique fiscale favorable aux grandes entreprises et aux plus aisés, privant l’État de sommes considérables.

En définitive, la situation actuelle nous montre que la catastrophe est moins l’épidémie en tant que telle que l’impossibilité d’y apporter une réponse adéquate. Si monsieur Bouchez évoque à juste titre l’opacité du gouvernement chinois au début de la crise ainsi que le trop grand besoin de masques qui n’aurait pu, quelle que soit la taille de notre appareil productif, être comblé, ces deux éléments n’enlèvent rien au trait majeur de la crise, à savoir la trop faible capacité de notre système de santé de faire face à cette crise après des années de désinvestissement public sous couvert d’austérité budgétaire.

"Doit-on rester dans la mondialisation ? Oui, Je ne veux pas du repli sur soi"

Cette vieille rhétorique binaire est systématiquement rétorquée à celles et ceux qui luttent contre le capitalisme globalisé et/ou les politiques économiques de l’Union Européenne. Or, monsieur Bouchez semble mélanger deux choses : à savoir une situation dans laquelle l’ensemble des pays du monde sont interconnectés, situation sans doute à maints égards irréversible (comment cesser les mouvements de population, les échanges de biens, de services et de savoir, le tourisme international, la diffusion des différentes cultures, etc. ?), ce qu’on peut effectivement désigner comme la « mondialisation » ; et un autre phénomène, essentiellement économique celui-là, guidé par le recherche illimitée de profit, la liberté absolue pour les capitaux, la formation de grands groupes financiers et industriels ainsi que la mise en concurrence de l’ensemble des pays pour satisfaire aux desideratas des dits groupes. Ce qu’on nomme dans certains cas "globalisation financière".

Il va de soi que remettre en cause les politiques ayant encouragé cette situation peut très bien se faire dans une optique d’ouverture à l’autre (pensons notamment à un accueil véritable des populations fuyant leur pays), de coopération (l’envoi de médecin et de spécialistes par exemple) et de solidarité (de nombreux pays européens pourraient notamment annuler leurs créances réclamées aux pays dits en développement), voire de commerce international cher à notre ami réformateur, mais sur des bases d’équité et de justice sociale mettant en priorité les intérêts des populations et des petits producteurs de part et d’autre contrairement aux accords de libre-échange en vigueur depuis des décennies (et encouragées par le MR et consort).

Cela étant dit, il est clair que dans un contexte de destruction environnementale sans précédent depuis l’avènement de l’humanité et dont les conséquences se révèleront bien pire que cette épidémie de Covid-19, la question d’un certain protectionnisme doit être posée. Encore une fois, il ne s’agit pas ici de transformer tous les pays en répliques nord-coréennes, mais plutôt de redonner à nos territoires une certaine autonomie (est-il raisonnable de consacrer des terres à l’exportation au détriment des besoins locaux, tout en important des aliments qui pourraient être produits ici ?) nous permettant de faire face aux nombreux autres chocs à venir.

"La décroissance qu’on nous vend à gauche, c’est ce que nous vivons aujourd’hui. Le résultat, c’est la récession"

Cette affirmation est sans aucun doute la plus malhonnête des déclarations de Bouchez. Quiconque a lu un seul livre sur le sujet comprend que ce que nous vivons actuellement est aux antipodes du modèle promu par les théoriciens de la décroissance. Mieux, leurs préconisations permettraient sans aucun doute de faire face à la pandémie de façon moins brutale et tragique.

Le premier enseignement de la décroissance est plutôt de dénoncer l’absurdité du "croître pour croître", matérialisé à travers le fameux PIB et constituant une obsession pour l’immense majorité des partis politiques. Or, cette croissance englobe aussi bien la production de médicaments, de nourriture ou encore le développement d’énergies renouvelables… Que la fabrication d’armes, la transformation d’une forêt en parquet fabriqué par des entreprises chinoises, voire dans certains pays, le trafic de drogue et la prostitution. De ce fait, les préconisations des décroissants sont simplement de sortir de cette religion dogmatique de la croissance et d’envisager d’autres indicateurs se focalisant davantage sur le bien-être, l’état de l’environnement ou encore de bonnes conditions sanitaires. Plus concrètement, ceci implique des politiques de réduction des inégalités et de plafonnement des revenus ; de fermeture et/ou de conversion d’industries polluantes ; de développement de services publics de qualité ; une réduction du temps de travail et la création d’emplois porteurs de sens et d’utilité (aide à la personne, agriculture vivrière, restauration d’écosystèmes, etc.). Bref, l’exact opposé de la situation actuelle qui n’a de décroissance que la baisse du PIB fétichisé.

"Les libéraux belges n’ont jamais été contre l’État"

En effet, contrairement à une idée reçue, la grande majorité des libéraux ne sont pas contre l’État. Ils sont cependant pour un État dont le rôle premier est de faciliter et de garantir le fonctionnement des marchés. Les libéraux belges ne font évidemment pas exception à la règle et ils nagent également dans la fameuse théorie du ruissellement selon laquelle des politiques économiques favorables aux plus riches et aux grandes entreprises se répercuteraient sur l’ensemble de la population.

Mais ne nous leurrons pas. Si, comme le prétend Bouchez, "la Belgique est un pays où plus de 50% du PIB relève de dépenses publiques", c’est avant tout grâce à une forte combativité des mouvements sociaux et des syndicats, et dans une moindre mesure du poids toujours prépondérant (en particulier au sud du pays) d’une certaine gauche institutionnelle. Sans ces facteurs, les services publics belges seraient sans aucun doute du même acabit que ceux dans les pays où les réformes libérales ont été poussées le plus loin.

Il est d’ailleurs pour le moins déconcertant de voir depuis des semaines se multiplier des déclarations de grands patrons et de personnalités de droite réclamer une intervention de l’État à la hauteur, après avoir pendant de nombreuses années crier au loup dès qu’un gouvernement envisageait la moindre intervention de ce même État dans l’économie.