Une opinion de Sébastien Boussois, chercheur en sciences politiques associé à l’ULB.

Le philosophe André Comte-Sponville, 68 ans déjà, se livrait récemment dans un entretien en regrettant le scandaleux retour en grâce de la science et l’obsession de nos sociétés à faire de la santé une valeur suprême au détriment de notre liberté. Éternel débat il est vrai de savoir si la médecine peut être toute puissante et faire de la santé un moyen d’accéder au bonheur ou une fin en soi. D’autant actuellement. Pour lui, nous devons vraiment sortir de ce pan-médicalisme et apprendre à ré-apprivoiser la mort et accepter une certaine fatalité : tout n’est pas contrôlable, tout n’est pas guérissable, tout n’est au fond pas gérable, qui plus est, en temps de crise sanitaire inédite. Sans cette acceptation, nous perdrons tous notre liberté et les moyens de vivre. Un peu à l’image de la guerre qui fait des morts, le philosophe finissait par déplorer de manière assez indécente que nos sociétés sacrifient la vie et l’avenir des jeunes pour espérer sauver toute la société : parmi elle, quelques petits vieux. Surtout quand on ne peut manifestement selon lui pas les sauver : "Ce qui m’inquiète, ce n’est pas ma santé, c’est le sort des jeunes." Chantre du déconfinement avant tout, le philosophe appelle au retour à la vie normale au plus vite. Du confinement au tracking, la dictature serait en marche. Mais quelle vie normale d’après après notre impuissance et ce deuil collectif qu’il faudra entamer ?

Relativiste et négationniste de la dangerosité du virus par rapport à tant d’autres maladies, Comte-Sponville s’improvise, à l’aube de ses 70 ans, grand gourou du suicide gérontocratique. Il regrette en effet que l’on fasse une fixation sur le sort des aïeux, en condamnant non seulement l’économie, l’avenir, mais par la même l’espoir des jeunes de rapidement s’en sortir dans notre société déjà féroce en temps normal. Le philosophe parle de la place d’où il se trouve, c’est-à-dire en se sachant privilégié, mais tient des propos totalement déconnectés de la réalité : il a fait ses comptes, peu étanches et surtout spongieux, sur qui est vraiment mort de quoi : pas de doutes, le problème ce sont les vieux, ils seraient morts de toute façon. Drôle de conception de la solidarité pour celui qui se rêvait un temps prêtre, puis adhéra au parti communiste français, avant de devenir ce qu’il est.

L’instrument d’un abandon

Les EPAHD (Établissements de la Honte pour nos Aïeux Dépossédés) sont le talon d’Achille de nos démocraties post-modernes pourtant si fières de leur espérance de vie inégalée. C’est en réalité l’instrument d’un abandon sans autre solution de nos aïeux encore plus infantilisés que jamais. Dans beaucoup de pays du monde entier, les parents, comme les grands-parents avant eux, restent au domicile familial et chacun s’occupe d’eux à tour de rôle de l’Ancien jusqu’à ce que mort s’ensuive. L’idée d’abandonner ceux qui vous ont donné la vie pour les faire entrer dans un établissement déshumanisé et dépersonnalisé est inconcevable. L’est-il plus pour nous, qui sommes déjà jugés moralement pour cela et à mon avis à juste titre ? J’ai conduit Maman avec ma sœur à reculons, ce 7 avril 2015, dans un EPAHD de la région parisienne, parce que nous ne pouvions plus nous occuper d’elle. J’ai eu le sentiment de l’abandonner : "Mais vous n’allez tout de même pas me laisser là ?" avait-elle grommelé. Elle perdait la tête, mais jamais nous ne perdrions notre amour pour elle. Mais quelle autre solution quand un père ne peut plus prendre soin d’elle au mieux et lui maintenir une certaine dignité et que les enfants sont à distance ? C’est vrai au fond : dans nos sociétés européennes, qui est prêt à délibérément devoir conduire son père ou sa mère dans cette antichambre de la mort? Si cela pose la question du sens de vivre de plus en plus vieux, mais pour quoi faire, pourquoi devrait-on pour autant faire un choix dans nos sociétés entre les plus âgés ou les plus jeunes en situation d’urgence absolue ? Il vaut peut-être finalement mourir avant.

L'exemple du groupe américain Korian

Ce qu’il se passe dans les EPAHD depuis le début de la pandémie est tout simplement ignoble mais la suite logique d’un processus collectif. La responsabilité de l’État vient bien en amont de la crise, comme de nos dirigeants que nous élisons. Depuis des années, ce dernier a décidé pour des raisons économiques de transférer la gestion d’un nombre incalculable d’établissements pour personnes âgées au secteur privé. Nos parents ont travaillé toute leur vie, ils ont cotisé pour leurs parents, et ils se retrouvent en fin de parcours pour survivre extorqués de près de 3000 euros par mois pour finir décemment leur vie ? C’est le choix public de la privatisation de la fin de vie. Beaucoup vendent leur maison, d’autres meurent chez eux oubliés de tous. Korian est l’un des exemples les plus frappants du marché lucratif de la dépendance : ce groupe américain, côté en bourse, leader sur le marché européen, a un bel avenir devant lui. Malgré la protestation des personnels depuis des années, la réduction des coûts, le groupe étend son emprise dans l’hexagone. Aujourd’hui, il est le premier concerné par le nombre de morts dans ces établissements depuis le début de la pandémie de Covid-19. Une fatalité pour Mr Comte-Sponville ? C’est la vie ? Je ne crois pas pas : s’il est difficile d’être sûr que tous les résidents concernés sont en effet morts de l’épidémie, car peu de tests ont été faits par souci de rentabilité, ils l’auront été sinon d’abandon au moins dans certains EPAHD désertés par un personnel paniqué par le virus ; ils l’auront été de tristesse, d’ennui, de confinement H24 dans une chambre de 10m2, sans pouvoir voir leurs proches. Puis frappés par la double peine, ils seront enterrés discrètement, quasiment seuls, sans soins mortuaires et dans une bâche hermétique pour ne pas transmettre ce satané virus. Voilà où nous en sommes. Mais quelle société humaine, promotrice des droits de l’homme à la mode européenne, peut-elle accepter cela comme une fatalité ? Le philosophe, sensible à la sélection naturelle, nous explique qu’il a davantage peur de mourir d’Alzheimer que du virus. Certes, mais combien en sont morts de comorbidité et qui se pensaient toutefois malgré l’âge en bonne santé et résistants ? Comte-Sponville devrait moins fanfaronner.

Elle n'a pas eu à vivre cela

Maman avait Alzheimer. Elle est décédée le 12 décembre 2018 dans un EPAHD du groupe Korian, un bon établissement car il y’en a. Ses aides-soignantes ont été fabuleuses et dévouées : ce sont elles qui dans le désespoir d’une mémoire évanouie à jamais nous racontaient la nouvelle vie de Maman. Martine, l’a accompagné jusqu’à ses derniers instants le temps que l’on arrive trop tard. Elle ne nous reconnaissait plus mais elle embrassait et serrait dans ses bras Bernadette, Nafissatou, Nathalie qui faisaient tout pour la faire sourire encore un peu chaque jour. Alors, on est toujours tiraillé entre deux sentiments à faire face au grand âge. Mais c’est seulement depuis le début de la pandémie, que je suis au moins heureux de son départ prématuré : qu’elle n’ait pas eu à vivre cela, ni les leçons de morale d’intellectuels qui lui auraient expliqué comment accepter la mort pour sauver les plus jeunes. Je n’aurais jamais fait le deuil aussi bien si j’avais dû l’abandonner dans ce cataclysme pandémique. Mr Comte-Sponville devrait y songer en faisant le voyage autour de sa chambre.

Titre original : "Au temps de la pandémie : nos parents, nos vieux, notre honte à jamais !"