Une opinion de Franklin Dehousse, professeur à l’Université de Liège, ancien représentant de la Belgique dans les négociations européennes, ancien juge à la Cour de justice de l’Union européenne.

Récemment, Jean Quatremer a fort critiqué le lockdown (ou confinement) des pays européens (La Libre, 9 mai). Ses bonnes questions, en dépit d’un style parfois iconoclaste, méritent une réponse. Le lockdown constitue certes une mesure extraordinairement coûteuse sur le plan économique et humain. Néanmoins, le débat est complexe : maintien d’incertitudes graves sur le virus, combinaison de facteurs sanitaires, économiques, sociaux, et même psychologiques, nécessité de prendre des décisions rapides dans les pandémies. Il doit être mené, car il resurgira inévitablement dans de futurs conflits parlementaires – et judiciaires – sur la responsabilité des décideurs.

Le premier facteur est le virus lui-même. Hélas, le Covid-19 constitue un adversaire dangereux, rapide, tenace, et largement invisible. De plus, des caractéristiques essentielles restent inconnues : le nombre de ses variantes, le rôle des saisons, comme l’existence et les modalités d’une immunité. L’histoire retiendra néanmoins que ses dégâts ont été terriblement amplifiés par une succession de quatre fautes de gestion monumentales.

Plusieurs fautes

Première faute : les tromperies de la Chine, tant à l’égard de sa population que de ses partenaires extérieurs. Fourniture de fausses informations à l’OMS, intimidation des médecins locaux (des héros, dont certains sont morts et d’autres disparus), refus des visites d’experts étrangers, destruction de documents, absence de freinage des sorties du Hubei, intimidation des organes de l’OMS... Cette désinformation systématique a de plus permis à la Chine d’effectuer des achats énormes de masques (2 milliards...) et de matériel de protection sur le marché mondial, ce qui l’a déstabilisé et nui à tous.

Deuxième faute : la lenteur de l’OMS, sous la pression chinoise. Le secrétaire général Tedros doit sa nomination à la Chine (et attend sa renomination). Il ne souligne pas la non coopération de la Chine, néglige les informations de Taïwan, corrige même les diagnostics justes de certains experts, et discrimine entre les réponses nationales. Il amplifie ainsi l’impact des mensonges chinois et nuit aux intérêts de sa propre institution.

Il n’en reste pas moins que l’OMS a proclamé une urgence mondiale le 30 janvier. Le centre européen des épidémies a souligné l’existence de risques graves. Dès ce moment, n’importe qui pouvait dès lors connaître l’existence d’une forte menace. Cela met en évidence les fautes propres des Etats occidentaux. D’une part, ils ne s’étaient pas du tout préparés à une pandémie. D’autre part, pendant cinq semaines cruciales, ils ont fait preuve d’une incroyable inertie, surtout après la catastrophe italienne. Sur ces deux points, il existe des différences majeures avec des Etats asiatiques (Taiwan, Corée, Hong Kong, Vietnam).

Un procès contre nos gouvernements ne peut être intenté sans prendre en compte ces quatre points. A leur lumière, le lockdown n’apparaît pas un choix déraisonnable. Les hésitations s’expliquent aussi, au vu des incertitudes scientifiques, et même certaines erreurs excusables, car la gestion d’une crise en comporte toujours.

Sont injustifiables, en revanche, les erreurs manifestes. Proclamer l’inutilité des masques face à un virus transmissible par l’air (justifier cela par le danger d’une mauvaise utilisation l’est aussi, comme si on interdisait les médicaments parce que le patient risque de mal les utiliser). Bloquer les frontières sans contrôler en même temps les touristes qui rentrent de zones à risque. Décréter le lockdown pour cause de danger et ne pas garantir en même temps des protections pour les professions qui ne peuvent travailler à distance. Partager la gestion des masques entre quatre ministres. Chacune de ces erreurs manifestes a coûté des vies, aggravé les coûts économiques et hypothéqué en plus l’efficacité du lockdown. A cet égard, on doit conclure que la Belgique a été, comme souvent un exemple de mauvaise gestion en Europe. Mais on ne peut pas critiquer les autorités sur leur choix principal.

Les points ignorés par Quatremer

La démonstration de Quatremer ignore plusieurs points. Un procès politique - ou judiciaire - doit les prendre en compte.
1) La Suède, qui a écarté le lockdown, connaît plus de morts que ses voisins, et pourtant son économie subit aussi des pertes. C’est le virus qui démolit d’abord l’économie, avant le lockdown.
2) Il existait en mars un risque très réel de subir le même déferlement de malades que la Lombardie ou New York.
3) Un lockdown, limité dans le temps, a permis de renforcer nos défenses, cruellement délaissées au départ.
4) Enfin, tout le secteur de la santé a effectué dans nos pays des sacrifices importants – souvent sans matériel de protection suffisant. Ne pas réagir l’aurait placé dans un danger inacceptable. Il méritait dès lors notre solidarité effective – pas seulement des applaudissements faciles.

Nos sociétés hyper-sécurisées ont oublié leur histoire. Face aux catastrophes, il n’existe pas de réponse indolore. Nous devons critiquer sans faiblesse les fautes manifestes de nos autorités, mais nous ne pouvons le faire honnêtement sans prendre en considération tous les paramètres – et les incertitudes - qu’elles ont dû affronter au moment même.

Titre de la rédaction. Titre original : "Voici pourquoi il fallait un lockdown contre le coronavirus"