Une opinion de Jean-Sébastien Philippart, philosophe.

L’"écologisme" est la forme la plus criante de l’écologie et consiste en une moralisation de l’espace politique. Pour certains écologistes, il s’agirait de rappeler à l’ordre les pratiques déviantes du système économique, pour d’autres, de se restaurer dans une contre-culture qui se repaît de nature. Mais la catéchèse écologiste est d’autant plus éloquente qu’elle s’éloigne des petits salariés sur lesquels sévit pourtant ce qu’elle dénonce : la perversité capitaliste.

La crise sanitaire a libéré le cri des amis de la Terre, nous avertissant vertement, par l’emblématique pangolin, du lien de causalité entre globalisation marchande et pandémie. Mais qui sont les porte-voix visibles d’un retour vertueux à la nature ? On pourrait distinguer deux catégories : l’écologisme bourgeois et l’écologisme petit-bourgeois.

Écologisme bourgeois/petit-bourgeois

L’écologisme bourgeois détient les moyens de production d’une "éthique environnementale". Le redéveloppement urbain fructifie de cette manière par les investissements d’une classe métropolitaine. Pour ces agents de la gentrification, la vertu consiste à obtenir la paix, au nom d’une planification durable, en préservant le milieu qui constitue son cadre de vie, un cadre privilégié.

L’écologisme petit-bourgeois est quant à lui formé par des individus de la classe intermédiaire, entre les parvenus et la classe populaire. Il est le fruit d’une frustration : menacé de prolétarisation, l’individu de la classe moyenne, à défaut de capital financier, réarme son capital symbolique dans une contre-culture écologiste. Dénonçant à tue-tête le libéralisme, il rêve d’un ailleurs où bâtir sa ferme écologique. Cet écologisme est mû par la nostalgie préfabriquée du monde paysan, où le petit-bourgeois se verrait bien régner (Cf. Ibid., p. 113-114).

La fausse conscience de la croissance verte

L’écologisme bourgeois se donne lui aussi des atours critiques en spéculant sur une diminution du coût écologique de la croissance, grâce aux nouvelles technologies d’un capitalisme "vert".

Or, si l’on entend rigoureusement par "capitalisme", un système d’accumulation et d’extension indéfinies qui marchandise les conditions mêmes du marché (moyens de production, argent et droit), au seul profit des détenteurs du capital, vouloir "moraliser" ledit capitalisme revient à solliciter de la douceur auprès d’un pervers narcissique.

Le discours est ici celui de la fausse conscience qui tient à conserver ses passe-droit.

Le dépassement des clivages : une non-politique

L’écologisme bourgeois parle la langue de ce que Alain Deneault appelle l’"extrême centre" (Alain Deneault, Politiques de l’extrême centre, Lux Éditeur, Montréal, 2017, 100 p). Au nom de la "responsabilisation" et du "pragmatisme", l’extrême centre procède à une neutralisation du champ politique : la bonne "gouvernance" n’est ni de gauche, ni de droite puisque l’écologie s’avère "centrale". Si la rhétorique est efficace, le "réalisme" en politique est un conservatisme qui ne dit pas son nom.

Ainsi, à la faveur de la crise sanitaire, le ministre wallon de la mobilité (Écolo) va-t-il charger une "task force wallonne" de faire du télétravail un mode de "fonctionnement durable". On ne saurait mieux (déniant la pollution numérique) favoriser la flexibilité néolibérale, c’est-à-dire la destruction terminale du travail comme espace de socialisation et de droits.

De son côté, l’écologisme petit-bourgeois entend dépasser les clivages pour d’autres raisons : ne souffrant pas sa position entre parvenus et prolétaires, sa rhétorique est celle de l’individualisme cosmopolite. À travers l’appel aux conduites exemplaires, en marge des institutions, "[la] nature intervient comme un opérateur magique et consensuel qui est sensé réunir les intérêts communs de toutes les populations." (Hubert Billemont, Op. cit., p. 115).

Dans un cas comme dans l’autre, la volonté de transcender les oppositions consacre la vision d’une humanité abstraite. L’écologisme se répand hors sol. Il oscille entre conservatisme et fantasme.

Les clichés de l’écologisme

Ainsi, à la faveur de la crise sanitaire toujours, l’écologiste peut-il se réjouir de voir nos villes être réenchantées par la nature, dans le silence où passe religieusement un couple de hérons. L’arrêt du productivisme a pour l’écologisme la poésie bon marché d’une story Instagram : il ignore le bruissement de ces milliers de petites mains qui œuvrent, menacées et fatiguées, à notre maintien.

Ainsi, l’écologisme peut-il encore se satisfaire de voir dans la pandémie, une vengeance éclatante de la nature contre l’humanité dénaturée.

L’idiotie anthropomorphique mise à part, le jugement est obscène. Il suppose que tous les individus, quelle que soit leur condition, seraient coupables et de la même façon.

Par ailleurs, si la pandémie nous rappelle cruellement à la fraternité, puisqu’elle touche tout un chacun, il faut insister : la situation n’affecte pas, loin s’en faut, individus et peuples, à égalité.

Conclusion

Le piège de l’écologisme est celui d’une politique de dépolitisation. Au politique est substituée une moralisation de la situation : d’un côté, à coups de certificats verts, le capitalisme est appelé à s’acheter une bonne conduite, de l’autre, le citoyen du monde est invité à s’évader en se prenant en charge. Soit la consolidation des intérêts en place, soit l’apanage symbolique d’une distinction petite-bourgeoise, empreinte de volontarisme. Le moralisme ne connait pas de personnes écrasées par les mécanismes diffus du contrôle techno-marchand.

Nous ne disons pas que l’écologie est incompatible avec une politique sociale. Elles ont un ennemi commun : le capitalisme. Mais en refusant de le combattre à l’intérieur des coordonnées de la domination sociale, on s’engage, sous l’étendard de la Nature, à garder les mains "pures" d’une humanité désincarnée. Bref, on laisse le champ libre aux forces réactionnaires dont les plans de relance se bousculent déjà aux portes du déconfinement.

Au fond, l’écologie, pour échapper aux dérives écologistes, ne devrait peut-être pas tant définir une cause, qu’être envisagée comme le produit naturel d’une politique sociale.