Une opinion de Gricha Safarian, licencié en sciences politiques à l'ULB, entrepreneur, consul honoraire de Belgique à Hô Chi Minh-Ville, Vietnam. 

Le 11 janvier 2008, je publiais dans Le Monde une opinion, "Cancer du poumon, nouveau symbole de liberté". C’était l’époque où les mesures d’interdiction de fumer dans les lieux publics prenaient forme et qu’une quantité non négligeable de fumeurs se levaient pour crier à la dictature, dire leur opposition à l’hygiénisme et réclamer leur liberté de fumer. Quitte à empoisonner son voisin de table dans un restaurant bien sûr, liberté bien ordonnée commençant par soi-même. L’argument d’alors étant que le foie gras non plus, ce n’est pas bon pour la santé. Hum, on a les arguments qu’on peut… Je répondais d’ailleurs n’avoir jamais vu un mangeur de foie gras faire monter le taux de cholestérol de son voisin de table.

Aujourd’hui, face à l’explosion mondiale de cas de Covid-19, des réactions, principalement en Europe et aux États-Unis, suivent aujourd’hui la même ligne idéologique tronquée : une soi-disant défense de la liberté pour refuser les mesures de prévention. Liberté de ne pas porter de masque et liberté de ne pas se soumettre aux consignes de distanciation sociale. Le tout bien sûr sans oublier le refus absolu du traçage, l’atteinte ultime à la vie privée pour une partie de la population avide de tout refuser. Ironie suprême, c’est sur les réseaux sociaux que cette masse indignée exprime son souci de protection des données personnelles. Des réseaux sociaux qui savent tout sur tout le monde, en ce compris ce que chacun a pris au petit-déjeuner il y a dix-neuf jours. Photo détaillée du croissant à l’appui….

Étrange idéologie du refus

Le développement de la pandémie de coronavirus offre donc un nouvel angle d’analyse à cette étrange, et suicidaire, idéologie du refus de suivre de simples mesures de santé publique. Ici, cette idéologie est spontanée, elle n’est pas soutenue par des campagnes de marketing de milliards de dollars de l’industrie du tabac. Nous assistons à l’irruption mondiale d’une demande de liberté mal comprise, mal placée, dangereuse, alimentée par des théories conspirationnistes délirantes. Mais, surtout, une demande de liberté tout simplement criminelle vis-à-vis de la communauté.

Le même qui réclamait il y a douze ans le droit d’enfumer son voisin de table au restaurant demande aujourd’hui le droit de contaminer son voisin de rue, le quidam dans la file du supermarché ou son voisin de siège dans un avion. Et les arguments délétères fusent, tout aussi ridicules les uns que les autres, tout étant bon pour clamer sa rage déplacée de liberté.

BHL en tête de file

Bonnes gens, cette liberté que vous réclamez si valeureusement, avec BHL et son dernier pamphlet surréaliste en tête du peloton des francophones, c’est donc bien la liberté de mourir étouffé ?

Pour vous bien sûr mais aussi pour votre entourage ? Vous vous octroyez donc la liberté d’embarquer plusieurs personnes qui n’ont rien demandé dans ce voyage absurde vers une souffrance évitable.

Question : l’entourage a le droit de ne pas être d’accord ou bien votre liberté est plus importante que celle des autres ?

Confucianisme

Heureusement, il existe de par le monde des contre-exemples de cette autolâtre idéologie du refus, le Vietnam et ses voisins pourraient ainsi être une source d’inspiration salutaire.

Six mois après le démarrage officiel de la pandémie, le pays affiche un bilan remarquable. Tout simplement le meilleur bilan mondial pour un pays de grande taille. Sur une population de quasi 100 millions d’habitants et malgré une longue frontière commune avec la Chine, le Vietnam ne déplore que dix victimes du Covid et moins de 820 cas à ce jour. Pourquoi ?

C’est relativement simple. Un gouvernement qui applique les mesures classiques de gestion de crise (réactions extrêmement rapides et fermes dans une transparence totale) et une population qui, dans le pur esprit du confucianisme, accepte et participe à toutes les mesures de distanciation sociale, sans rechigner, au plus grand bénéfice de la collectivité. C’est ainsi que par exemple le masque est obligatoire depuis le mois de mars, ceci expliquant cela. Au Vietnam, quand le gouvernement demande la distanciation sociale, on n’organise pas de Covid party….

La propagation du coronavirus est de fait inversement proportionnelle à l’acceptation par une population donnée des règles de distanciation sociale : acceptation haute - contamination basse et vice versa. Il devient dès lors intéressant de constater que la liste des grands pays confucianistes hormis la Chine (Corée du Sud, Japon, Taïwan, Vietnam) est également la liste des pays où l’épidémie de Covid est la mieux maîtrisée à ce jour.

Respect de l’autre, sens de la communauté, instinct de survie communautaire, ces valeurs sont bien éloignées des attitudes criminelles de parties non négligeables de population et de responsables politiques de par le monde, incapables de comprendre le b.a.-ba de la science, l’intérêt de porter un masque ou de se laver les mains pour lutter contre une pandémie.

Personne au Vietnam n’a l’intention de renoncer à ses libertés fondamentales, la population a tout simplement compris que, pour ce faire, il faut au préalable…. vivre.

Nous pouvons donc légitimement nous poser la question du danger pour la démocratie de cette espèce de ressassé idéologique de Mai 68 qui navigue entre "après moi le déluge" et un "interdit d’interdire…".

La démocratie, c’est aussi le respect de l’autre et dans ce sens, aussi paradoxal qu’il y paraisse, le bon exemple est peut-être à trouver dans cette région du monde où le confucianisme fait partie intégrante du contrat moral entre gouvernants et gouvernés.

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction. Titre original : "Intubation trachéale sous curarisation, nouveau symbole de liberté"