Une opinion de Valérie Kokoszka, philosophe, Centre d’Ethique Médicale, Université catholique de Lille et de Florence Bergeaud-Blackler, anthropologue au CNRS.

En présentant son plan de déconfinement et de reprise progressive de l’activité, le gouvernement belge n’a plus évoqué la situation des personnes âgées institutionnalisées.

La crise sanitaire devait révéler les idéaux d’une société et la manière proprement politique dont elle les incarne, à travers son organisation et ses choix. Or, ce ne sont pas les valeurs collectives qui ont animé le discours public mais les courbes d’hospitalisation en ICU et les mesures de protection des actifs. Certes la maîtrise de la pandémie et de ses conséquences économiques justifient cette focalisation. Mais son travers est de repousser dans l’ombre les individus les plus vulnérables de la société, ceux dont la contribution sociale est jugée inessentielle.

La parole publique est restée mutique sur le sort des personnes dépendantes et des aînés institutionnalisés dont le confinement et le terrible isolement restent maintenus sine die, tandis qu’on les teste pour repérer les positifs au Covid-19.

La biopolitique

Une partition est ainsi opérée entre les citoyens dont l’autorité organise les libertés restreintes, et ceux dont une biopolitique administre les corps aux dépens du soin, de l’attention à la fragilité des êtres que le présent confronte au sens de la vie et de la mort.

Michel Foucault a donné le nom de biopolitique à la gouvernance des corps par des dispositifs techniques qui traitent leurs besoins supposés, à l’administration des « vies nues », sans histoire ou subjectivité, pour reprendre les termes d’Agamben. Dominées par l’épidémiologie, les mesures adoptées pour gérer la pandémie, ont exposé et isolé certaines catégories d’individus plus que d’autres. Médecins et personnels de santé ont été envoyés au front sans le matériel de protection nécessaire, batailler nus contre le coronavirus, comme s’en indignait récemment le président de la société scientifique des médecins généralistes. A l’autre bout du spectre, la gestion de la pandémie a révélé l’effroyable dénuement des personnes âgées, confinées dans un tel isolement qu’elles se laissent « glisser » vers la dernière issue. Dangerosité du coronavirus, impréparation, manque de moyens et de personnels, urgence à réagir n’expliquent pas l’inhumanité des situations : elles en représentent les contraintes avec lesquelles le politique doit composer pour organiser le bien commun. Les appels à repenser, le jour d’après, nos démocraties et l’exercice de la citoyenneté montrent que la pandémie agit comme le révélateur de façons de gouverner.

Le concept de biopolitique que Foucault a forgé au cours d’une réflexion sur la gestion des épidémies et son impact sur l’État peut être utile à réformer notre organisation démocratique. Le philosophe explique comment le travail du bien commun s’est peu à peu effacé au profit d’un ensemble de procédures d’intervention sur la vie collective indexées à la santé et à la sécurité. Elles sont incarnées par une bureaucratie qui se rive aux statistiques pour gérer au mieux des situations en découpant les populations selon qu’elles encourent un danger ou concourent à le propager.

Déshumanisation

Les statistiques nécessaires au suivi de la pandémie et à la définition des catégories d’individus à risque, tendent à se substituer à la réalité et à créer des catégories de citoyens (confinés, soignants, vieux, etc.) auxquels s’appliquent des politiques ciblées. Une politique de santé publique nécessite bien sûr ces découpages. Mais le problème c’est que nous sommes pris à témoins, inondés de courbes et de chiffres de malades, d’hôpitaux et de sommes inimaginables investies ou gâchées, sondés en permanence via les réseaux sociaux, sur la gestion du confinement et du déconfinement. Nous intégrons les dispositifs, nous devenons ses co-gestionnaires… impuissants. Nous nous déshumanisons aussi bien par la crainte de la maladie que par le souci de responsabilité que le bureaucrate nous délègue.

Les procédures nous imposent de nous "gouverner" nous-mêmes non comme des personnes mais comme des "clusters", en adoptant les fameux "gestes-barrières". Elles font de nous les acteurs d’un gouvernement sur les autres, d’une surveillance réciproque, qui peut prendre l’allure de la distanciation sociale, de la délation ou de l’isolement déshumanisé des plus fragiles. Les dispositifs de gestion de la pandémie nous conduisent ainsi à accepter la situation désolante des personnes âgées en institutions, privées de l’affection vitale de leurs proches, dépossédées de la possibilité de vivre, de partager et de transmettre, au moment même où, pour elles, le sens de la vie et de la mort se recueille dans chaque présent. Ils nous conduisent à accepter paradoxalement, comme une norme rude mais nécessaire, de laisser vivre les plus vulnérables dans l’isolement, quand ce n’est pas mourir seuls…. au nom de la santé. Le calcul du dispositif est-il si rationnel ? Combien de morts a-t-on évité certes, mais combien de morts subies ou à venir faute d’avoir surmonté les mesures barrières pour contacter son médecin ?

Soutenir une intelligence collective

L’administration des corps confine les esprits. Elle amenuise notre capacité à penser, hors de la boîte, pour apporter des solutions ajustées aux situations, qui allient sans paradoxe ou dégâts collatéraux, sécurité et humanité. Il faudrait au contraire soutenir une intelligence collective des contraintes adaptée à l’intelligence des contextes, dont la traduction en pratiques ne soit pas bridée par une bureaucratie qui croit maîtriser par ses courbes, ses indicateurs, ses processus de standardisation et de validation, une réalité de terrain dont la singularité lui échappe. Là où les contraintes sont fortes, l’agilité des structures politiques et administratives de proximité peut appuyer par une allocation efficiente des ressources, des compétences et des savoirs, les réponses appropriées aux défis humains lancés par la pandémie.

Titre de la rédaction. Titre original : "Biopolitique et vulnérabilités : la gestion de la pandémie nous déshumanise-t-elle ?"