Une opinion de Thomas Legein, Doctorant au Centre de la Vie Politique Belge (CEVIPOL) de l’ULB, étudie l’organisation des partis politiques belges et leurs évolutions.

Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant le dernier coup politique en date de ce diable de Georges-Louis Bouchez. En même temps, il est partout tout le temps Georges-Louis. Et en même temps, il a bon dos Georges-Louis. Non content de s’être fait élire à la tête du MR à 33 ans seulement, d’avoir assuré la présence de son parti au sein de la nouvelle Vivaldi et d’avoir négocié un accord de gouvernement qui sauvegarde globalement les mesures prises par les gouvernements libéraux précédents, le voilà qui se fait attribuer – bien malgré lui – la paternité d’un sursaut "démocratique" au sein de son propre parti. Il faut dire que les cadres du parti en ont ras-le-bol. Mis sous tutelle au nom de l’inclusion d’un plus grand nombre dans la prise de décision qu’il a bien trop centralisée jusqu’ici, le jeune président paie visiblement son individualisme extravagant et oblige le parti, de l’avis général, à réagir face "aux despotes, au népotisme et à ce qui ressemble à un clan de mafieux" ( Interview de Sabine Laruelle, publiée dans La Libre Belgique de ce 05 octobre 2020). Face à cette nouvelle frénésie médiatique autour d’un énième épisode ubuesque dont les libéraux sont coutumiers, une question reste cependant à se poser : la personnalité de Georges-Louis Bouchez suffit-elle, à elle seule, à expliquer cette réorganisation ou ne constitue-t-elle que le catalyseur d’une séquence politique plus longue et plus complexe ? Prenons un peu de recul.

Dans l’étude des partis politiques, plusieurs facteurs – ou chocs – sont régulièrement identifiés comme jouant un rôle dans les processus de réorganisation des appareils partisans et seule la prise en compte de leurs combinaisons possibles permet une pleine compréhension des mécanismes à l’oeuvre. Or, il apparait qu’un tel alignement d’étoiles s’est justement produit du côté de l’Avenue de la Toison d’Or et que la réaction des cadres libéraux au comportement de Georges-Louis Bouchez n’en constitue que le point final. Explications.

La guerre entre Micheliens et Reyndersiens, néfaste pour l’unité du parti

Parmi ces facteurs, l’avènement d’un nouveau président de parti désireux de marquer le parti de son empreinte est certainement l’indicateur le plus puissant d’une future réforme. Pour autant, la réorganisation informelle du MR autour d’un G11 n’est pas du fait de Georges-Louis Bouchez lui-même, qui en subit plutôt les conséquences, mais tient plus des stigmates, toujours vivaces, laissés par des années de guerre entre Micheliens et Reyndersiens néfastes pour l’unité d’un parti aujourd’hui orphelin (réellement ?) de ces deux personnalités tutélaires. Bien que la personnalité clivante du jeune président soit l’élément le plus mis en avant aujourd’hui pour expliquer cet épisode, elle ne peut en aucun cas expliquer à elle seule la création d’un tel organe de concertation dans un parti justement caractérisé par l’absence de tels leviers de contre-pouvoir à celui du leader.

Une défaite électorale aux communales

Le deuxième facteur régulièrement mis en avant est de nature électorale. Compte tenu de l’importance des élections pour les partis, une défaite électorale peut lui aussi constituer un choc important pouvant les amener à réfléchir à un redéploiement organisationnel au nom de l’efficacité électorale, d’autant plus lorsque scores électoraux et revenus de partis sont intimement liés comme en Belgique. Or, il apparait que la prise de fonction de Georges-Louis Bouchez survient un an à peine après des élections communales compliquées qui se sont notamment soldées par une cinglante défaite du parti libéral de la Région Bruxelles-Capitale alors sous l’autorité de – tiens tiens – Didier Reynders. Cette présidence survient également quelques mois seulement après des élections régionales et fédérales marquées par "une vague verte" permettant aux écologistes de contester la deuxième place du MR au sud du pays. Au-delà du score électoral, c’est la redistribution des mandats exécutifs qui était au centre du jeu la semaine passée. On l’a vu, l’heure était aux marchandages chez les libéraux. Et à ce jeu, ce sont les nominations surprises de - tiens tiens - Mathieu Michel et de Denis Ducarme qui ont véritablement mis le feu aux poudres dans ce qui fut sans doute la première tentative d’ampleur de recomposition politique au sein du MR depuis les départs conjoints de Michel et Reynders pour l’Europe.

Quand l'informel prime sur les règles écrites

Un troisième élément à prendre en compte au sujet du MR est lié à la question du niveau d’institutionnalisation du parti. Ce que la théorie nous dit, c’est qu’au plus un parti est régi par des règles formelles claires et admises, au plus il aura tendance à résister à tout changement organisationnel faisant de facto des partis traditionnels comme le MR des organisations éminemment conservatrices (c’est-à-dire de moins en moins perméables aux évolutions organisationnelles). Mais, comme l’ont récemment noté deux collègues (interview de Pascal Delwit de l'ULB et Pierre Vercauteren de l'UCLouvain, publiée dans La Libre Belgique de ce 05 octobre 2020), la prudence est de mise lorsque l’on parle d’un parti libéral comme le MR constitué d’individualités très fortes et pour lequel l’informel prime sur les règles écrites. Cette réalité peut soit mener à des blocages en cas d’équilibre des forces, soit créer un contexte favorable à des redistributions épisodiques des forces au sein du parti, comme on a pu en témoigner cette semaine.

La création d'un G11

Enfin, un quatrième facteur non négligeable à prendre en compte ici est que la création d’un nouvel organe de concertation à la tête du parti n’est ni une idée neuve en soi – le PS s’étant doté d’un G9 similaire dès 2008 ayant explicitement inspiré les cadres réformateurs – ni une proposition déracinée d’une réalité politique plus large. Illustration que la combinaison des facteurs mentionnés précédemment pousse à la réorganisation du parti, on ne peut ignorer que les libéraux ont précisément entamé un important processus de refonte des anciens statuts (de 2005) il y a déjà quelques semaines de cela. Et bien que le fonctionnement du G11 ne sera vraisemblablement pas inscrit dans les nouveaux statuts – au contraire certainement de règles permettant la destitution d’un président en activité -, l’épisode de cette semaine intervient dans un contexte de réflexion importante sur les nouvelles balises règlementaires à mettre en place, exacerbant de facto l’influence qu’ont traditionnellement, et aiment avoir, les ténors du parti réformateur.

Il a donc bon dos Georges-Louis quand il s’agit d’expliquer un épisode de la vie d’un parti historique qui l’a précédé et qui, d’ailleurs, lui survivra. Et en même temps, il est partout tout le temps Georges-Louis.

Les intertitres sont de la rédaction.