Une opinion de Bernard Hennebert, président de l'ASBL La Ligue des usagers culturels.

Jadis, Bruxelles ressemblait à Washington ou Londres en cultivant la gratuité quotidienne de ses musées, ce qui permettait à ses habitants d’y revenir souvent. C’était le triomphe de la découverte contemplative plutôt que celui d’une course contre la montre pour tout voir en une fois "puisqu’on a payé".

Restaient payantes les expos temporaires qui proposent surtout des œuvres prêtées. Le fond permanent était "entrée libre" car beaucoup considèrent qu’il ne faut pas "payer deux fois" le patrimoine présenté puisqu’il a été acquis avec les financements de l’État.

Le 28 janvier 1997, le ministre Yvan Ylieff met fin à la gratuité quotidienne et fixe l’entrée plein tarif à 150 FB. L’effet de cette décision est dévastateur. Pour les Musées d’Art ancien et moderne, on passe de 953 316 visiteurs pour 1996 à 306 321 visiteurs pour 2001.

Maigre consolation

Les musées fédéraux sont alors invités par leur autorité de tutelle à mettre en place une gratuité mensuelle dès le 3 septembre 1997 : une demi-journée, chaque premier mercredi du mois dès 13 heures. À l’époque, Helena Bussers, dont aujourd’hui Michel Draguet assure la succession à la direction des MRBAB (Musées royaux des Beaux-Arts de Belgique), s’insurgea contre ce choix : "Pourquoi le mercredi ? Nous avons reçu des consignes de l’administration. La tradition veut que les enfants étaient en congé le mercredi après-midi. On a peut-être oublié que les adultes qui travaillent en journée visitent aussi les musées ! Ce n’est pas un cadeau, le choix de ce jour. De plus, peu de gens sont au courant de cette gratuité."

Promouvoir une gratuité est capital puisque l’une des raisons invoquées pour leur instauration est la recherche de nouveaux publics. La gratuité concurrente, celle du "premier dimanche du mois" qui est pratiquée par 150 musées belges, l’a assimilé : un site internet et une newsletter mensuelle touchant des dizaines de milliers de visiteurs potentiels, une brochure annuelle d’une cinquantaine de pages insérée dans la presse et diffusée en bibliothèques et salles d’attente de médecins, etc. Rien de semblable au fédéral, où on en vient même jusqu’à oublier un geste qui coûte zéro euro : l’indiquer dans les dépliants de présentation. Par exemple, celui du Musée Magritte qui fut diffusé à plus de 500 000 exemplaires.

Le 28 août 1997, pour annoncer le tout premier mercredi gratuit, la presse explique que cette mesure est prise pour "favoriser la visite au musée pour le plus grand nombre". Il n’est donc pas question de s’adresser en particulier aux enfants. Cet argument est d’autant moins crédible que depuis peu se développe la gratuité quotidienne pour les jeunes : pour les moins de 16 ans dans nos musées fédéraux, les moins de 26 ans dans les musées de la ville de Liège, etc. "Le plus grand nombre" a donc un goût amer quand on découvre que le jour et l’horaire choisis empêchent plus de la moitié de la population (travailleurs et étudiants) d’utiliser cet avantage.

Depuis 2003, s’opposant à cette sorte de discrimination, se développe en Fédération Wallonie-Bruxelles une autre gratuité mensuelle actuellement pratiquée par 150 institutions, celle du "premier dimanche du mois".

On oublie les tirelires ?

Développer la gratuité du premier dimanche grâce aux musées fédéraux donnerait un impact sans précédent à cette option qui est déjà en pleine santé. Bien entendu, pour que pareille hypothèse n’égratigne pas l’économie fragile de nos musées, il conviendrait notamment de développer le projet de la tirelire. Celle-ci est proposée à la sortie des activités gratuites, comme le font notamment la quinzaine de musées gratuits (tous les jours) de la ville de Paris dont le célèbre Musée d’Art moderne.

À Gand, une enquête réalisée au Smak, le Musée municipal d’Art actuel, a montré que les montants récoltés par ces dons dépassaient la somme des tickets tarifés à leur prix moyen. Le public donne un euro de plus si la tirelire est placée à la sortie plutôt qu’à l’entrée. Les visiteurs sont plus généreux pendant les week-ends.

Le ministre Clarinval interpellé

Début juillet 2020, David Clarinval (MR), ministre chargé de la Politique scientifique, a permis le déblocage de moyens issus des réserves financières de 2019. Au même moment, sous ses yeux, se détricote l’un des rares acquis des visiteurs : ces douze jours de gratuité par an instaurés à la demande des autorités de tutelle, appliqués depuis vingt-trois ans.

Depuis le confinement, nombre de nos musées ont perdu près des deux tiers de leur public. L’absence de touristes étrangers les pousse à (re)conquérir les visiteurs de chez nous. Rabougrir cette gratuité mensuelle n’est pas l’idéal pour valoriser leur image.

Neuf musées sur quatorze

La Ligue des usagers culturels vient d’interpeller le ministre Clarinval pour qu’il redéploie immédiatement la gratuité du premier mercredi et que, d’autre part, soit lancée simultanément une concertation entre institutions et usagers afin de développer des collaborations étroites avec les initiateurs de la gratuité du premier dimanche du mois.

Sans intervention du ministre, pour les mois à venir, neuf institutions fédérales sur quatorze ne pratiqueront pas la gratuité du premier mercredi.

1 : L’Africa Museum a entamé le détricotage de cette gratuité fédérale, la supprimant sans aucune explication lors de sa réouverture après travaux.

2 : Le Musée de la Porte de Hal présente pendant une année l’expo "Back to Bruegel ", ce qui interrompt l’exercice de sa gratuité.

3 et 4 : Après le confinement, les MRBAB n’ont pas communiqué la date de réouverture de deux de leurs cinq institutions, plus précisément celles qui sont gratuites tous les jours (un hasard ?). Le Musée Wiertz (dont le jardin vient d’être rendu accessible au public par le Parlement européen) et le Musée Meunier restent fermés, ce qui ne leur permet plus d’appliquer la gratuité mensuelle.

5 : Les Musées d’Extrême-Orient ne la pratiquent plus non plus, fermés pour restauration depuis 2013.

6 et 7 : Le Musée des Sciences naturelles et le Musée d’Art et d’Histoire, depuis leur réouverture qui a suivi le confinement, se passent de la gratuité.

8 : Le Musée des Instruments de musique est fermé pour travaux.

9 : Le nouveau musée de la KBR ignore la gratuité mensuelle.

La gratuité fédérale n’est donc plus actuellement pratiquée que par cinq musées : trois musées des MRBAB (les Musées Oldmasters, Fin de siècle et Magritte), le Musée Belvue et le Musée de l’Armée.