Une opinion d'Isabelle, Marion, Sabine, Céline et Stéphanie, membres de l'équipe éducative d'une école secondaire d'enseignement spécialisé dans le Brabant wallon.

Durant le confinement, ces jeunes, éloignés de l’enseignement spécialisé, ont parfois manqué de soins. Nous aimerions les voir de retour à l’école d’ici le 30 juin.

Dans notre école secondaire d’enseignement spécialisé, petite école familiale accueillant des élèves porteurs d’un handicap moteur, nous avons choisi un métier humain. Un métier où nous prenons soin des jeunes au quotidien en cherchant à augmenter leur épanouissement social et à leur donner une autonomie maximale. Cela en veillant, de par chacune de nos fonctions conjointes, à leur bien-être physique, à leur capacité de communication, à leur bien-être psycho-affectif.

Pour ce faire, nous nous devons d’être proches d’eux. Nous voulons qu’ils se sentent valables et appréciés pour ce qu’ils sont, avec leurs différences et leurs degrés variables de dépendance.

Pour les emmener loin

Moi, instit, je leur apprends les choses de la vie, je leur permets de partager, d’échanger. Je leur donne les outils pour évoluer dans le monde qui les entoure et pour leur apprendre à faire confiance à l’autre. Je leur montre qu’ils peuvent "s’appuyer" sur des personnes de confiance pour petit à petit arriver à la meilleure autonomie possible.

Ils ont entre 12 et 21 ans mais je suis tout près d’eux dans chacun des actes du quotidien et pour chacun des apprentissages. Pour tourner une page, tenir un crayon, se déplacer, aller en récré…

Moi, logo, je cherche à améliorer leur communication en leur permettant d’exprimer leurs joies et leurs inquiétudes, leurs besoins et ce qui leur fait plaisir.

Ils ont entre 12 et 21 ans mais je suis tout près d’eux pour leur tendre leur cahier de communication PODD, indispensable pour Dire, pour Être. Je suis tout près d’eux pour leur donner à manger et à boire. Je leur donne la main pour pointer un picto ou tenir une cuillère.

Moi, kiné, je les installe en classe, dans leur chaise roulante, dans leur plan de verticalisation, au sol, sur des tapis, dans le minibus, en voiture…

Ils ont entre 12 et 21 ans mais ils sont dans mes bras, sur mes genoux. Ils sont debout contre moi pour marcher. Je leur donne la main, le coude. Je leur tiens le bras, les hanches. Je déplace leurs pieds, je positionne leur tête. Je les aide à bien bouger, à bouger mieux.

Nous sommes aussi puéricultrices, infirmières, psychologues, éducateurs…

Et c’est tous ensemble que, pour répondre à leurs besoins de base, chaque jour, nous leur donnons à manger et à boire, nous les emmenons aux toilettes, nous les aidons à se moucher, à s’essuyer la bouche. Nous enfilons leur veste, nous enlevons leur pull. Nous leur mettons de la crème solaire, et leur donnons leurs médicaments, nous soignons leurs blessures, nous jouons au ballon…

Tous, nous sommes amenés à les prendre dans nos bras pour les rassurer, pour les calmer, pour les contenir, pour les bercer.

Nous les prenons par la main pour leur faire savoir que tout va bien, qu’ils sont là pour apprendre et que nous sommes là pour les emmener aussi loin qu’ils pourront dans leurs apprentissages.

Nous les aimons

Rien de tout cela n’est superflu. Nous ne pouvons nous passer d’aucun de ces gestes pour travailler à leurs côtés.

Nous souhaitons les revoir, et au plus vite. Certains d’entre eux, souvent les plus dépendants, ont manqué de soins et de liens essentiels durant ce confinement.

Nous pouvons nous laver les mains très souvent, porter une blouse, voire un masque, être attentifs aux signes cliniques, désinfecter le matériel… mais ne nous demandez pas de rester loin d’eux, de ne pas les toucher et, encore pire, de n’accepter le retour à l’école que de ceux qui sont autonomes.

Nous aimons nos métiers et nos fonctions au sein de notre école. Nous aimons nos élèves et nous pensons sincèrement que, en dehors de ceux (et ils sont peu nombreux) qui présentent de réels risques médicaux face au Covid, nous choisissons de donner à chacun la possibilité de revenir à l’école d’ici le 30 juin.

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction

Témoignage de Cécile et Frédéric, parents de l'école

"Ne nous plaignons pas : tout le monde est en bonne santé autour de nous et nous sommes parvenus jusqu'à présent à tenir le coup, d'abord en abordant les choses au jour le jour et ensuite de semaine en semaine. D'ordinaire, une famille comme la nôtre tient la distance grâce à beaucoup d'organisation, un fort soutien logistique et une armada d'aidants-proches. L'école joue un rôle déterminant à différents niveaux : elle prodigue à notre fille une stimulation adéquate, un environnement de vie propre à elle, la possibilité de sociabiliser et de forger des amitiés ; aux parents, elle apporte un soutien précieux dans le suivi des appareillages, elle nous aide à appréhender les prochaines étapes de la vie adaptée de notre fille, elle nous propose des solutions dans différents domaines susceptibles d'améliorer son quotidien. 

Qu'en est-il en période de confinement ? Du jour au lendemain, plus aucune aide extérieure : adieu aides ménagères, école, soutien paramédical, infirmières à domicile, services répit, déplacements professionnels. Adieu à la sociabilisation tant pour notre fille que pour nous. Nous voilà assignés à résidence pour une période indéterminée. Nous voilà confrontés toute la journée à la dure réalité du handicap de notre fille ; la voilà contrainte, jeune ado, à totalement dépendre de ses parents du lever au coucher, 7 jours par semaine, pour tout (repas, change, discussions, activités). C'est difficile pour elle d'accepter sa dépendance à l'égard de ses parents. 

Du jour au lendemain, il aura fallu réorganiser notre manière de travailler tout en désignant des tours de garde pour s'occuper de notre fille, qui requiert une animation en continu. En somme, il s'agit de mener 3 temps plein pour 2 adultes. Nous nous sommes forcés à lui faire faire une heure de marche par jour dans son NF walker, pour son plus grand plaisir. Nous nous sommes efforcés d'entretenir quelques liens d'amitié en organisant des conférences téléphoniques avec ses copines, mais cela implique que nous, parents, soyons disponibles pour organiser la chose et entretenir la conversation. 

Heureusement, cette situation extrême n'aura duré qu'un mois environ. Mais déjà, nous avons pu constater un changement de comportement dans le chef de notre fille. D'ordinaire souriante et enjouée, son rire tellement communicatif se fait plus rare ; elle s'ennuie manifestement, mais n'ose pas trop le dire, voulant préserver son entourage. Elle prend beaucoup sur elle. Les jours se succèdent lentement et se ressemblent. Son milieu de vie habituel lui manque cruellement. Elle qui se nourrit habituellement des stimulations alentours se renferme sur elle-même, peu à peu, chaque jour un peu plus. Elle pleure quelques fois. Elle guette les informations à la radio, en espérant entendre parler de dé-confinement, tant par rapport à une reprise hypothétique de l'école que par rapport à l'ouverture des frontières. 

Le climat anxiogène qu'elle perçoit par ailleurs lui fait peur. Cette contradiction intérieure est difficile à gérer pour elle, qui éprouve des difficultés à gérer ses émotions. Quelques projets d'excursion lui donnent des perspectives mais l'horizon fort lointain est difficile à appréhender pour elle. Après quelques semaines, nous avons pu réactiver quelques aides, pour le ménage, pour le nursing en fin de journée, pour la kiné à domicile. En somme, c'est un bal masqué d'un genre nouveau qui s'est invité dans notre maison, sans toutefois y apporter l'ambiance festive correspondante. Puis, nous avons pu réintroduire un peu de logopédie et d'animation via les services répits, entre autres. Cette ouverture partielle fut ressentie de tous comme une bouffée d'oxygène. Mais elle reste insuffisante et la situation nous préoccupe. Le retour à l'école tant attendu n'est pas pour demain. Or c'est la seule option possible pour permettra à notre fille de poursuivre sa vie d'ado, certes adaptée, mais d'ado quand-même, avec un peu d'indépendance par rapport à ses parents. Croisons les doigts !"