Une opinion de Jean-François Nandrin, directeur d'école secondaire, s'exprime à titre personnel.

Moins de cent. Il y a quelques jours il restait moins de 100 décès à comptabiliser pour atteindre le chiffre fatidique de 10 000 morts du coronavirus en Belgique, annonçait-on. La dernière fois, on en avait "justement" compté trop, trop peu, et il en manquait finalement 150, si on ose dire. À vrai dire, je ne me défie pas de la véracité de ces comptes macabres - je ne pense pas une seconde à une manipulation. Mais on est atterré du choix grotesque du moment de l’annonce : à quelques morts du chiffre symbolique. Y a-t-il meilleure manière d’encourager le complotiste ? Qui se demande "ce que l’on va inventer cette fois".

Beaucoup de monde pour faire du bruit

N’y a-t-il donc personne pour penser la communication ? Et qu’on ne parle pas de "surréalisme belge" : je n’aime pas qu’on insulte l’art. Ce fiasco de la communication est le résultat d’un chaos où personne ne semble gouverner vraiment, c’est-à-dire ne prend la parole de manière structurée pour imposer et maintenir une règle. Est-ce moins une faute de personnes qu’une espèce d’incapacité à penser de manière cohérente et à décider ? Quand, le jour même où l’on décide d’imposer le masque dans Bruxelles, certains cherchent des contre-indications (Et en vélo ? Et en trottinette ?), quand on écrit dans une circulaire (texte faisant loi) qu’il faut porter le masque mais qu’on exprime aussitôt dans la presse sa "souplesse" à cet égard, on jette la confusion. De son côté, la presse multiplie les titres tapageurs, prophétisant par exemple les burn out d’automne parce qu’on n’a "pas su profiter de l’été" - ravivant la fausse nécessité de partir ou d’être nombreux pour "se refaire". De leurs côtés, les experts communiquent de façon déstructurée, nous rappelant, alors qu’on vivait dans l’évidence de la toute-puissance des sciences "dures", combien elles restent "molles" et susceptibles de lectures subjectives ; les ego débordant des politiciens, experts et communicants veulent tous donner leur avis ; les lobbys crient au loup à chaque interdiction qui les concerne ; quelques juristes croient malin de faire valoir l’une ou l’autre erreur législative ou de crier à la fin de la démocratie. Enfin, le gouvernement, alors que se déroule un drame, est ballotté par des jeux communautaristes espérant influer sur un choix fédéral. Cela fait beaucoup de monde pour faire du bruit, mais peu pour faire cause commune.

Ce n’est donc plus une "blague belge" : c’est la pensée qui s’effondre face à l’incapacité de déplaire et d’assumer ; c’est l’état de droit qui est jeté à terre quand le citoyen ne sait plus à qui se fier et qui tient encore la barre, quand il n’y a plus de rassembleur crédible autour d’une cause commune. Dans de tout autres registres actuels, les débats autour du voile ou de l’avortement, par exemple, témoignent des mêmes décisions fluctuantes et montrent, jusqu’au cœur des partis, la même valse-hésitation. Clientélisme, diktats dogmatiques, multiplicité absurde des intervenants dans une lasagne étatique, difficulté de penser avec recul (1), peur d’affirmer. La pandémie n’est qu’une loupe sur un manque criant ; le projecteur est braqué sur une réalité jusque-là maintenue confuse.

Sommes-nous au "meilleur des mondes"?

Paradoxalement, avec ce temps de récrimination permanente, on est stupéfait de la nécessité avec laquelle beaucoup semblent demander une liste exhaustive des actes permis ou non, comme s’ils étaient incapables de faire des distinctions par eux-mêmes, ou de tirer les conséquences d’une demande simple : "porter le masque". Sommes-nous déjà arrivés à ce "meilleur des mondes" dénué de pensée et de responsabilité personnelles ?

À la décharge de beaucoup, comment encore comprendre ce qu’il faut faire, qui dit une vérité, ce qu’il faut respecter et jusqu’où ? On ne s’étonne plus du succès des théories du complot : elles sont puissamment aidées par l’illisibilité des communications. Tout cela renforce in fine l’individualisme où chacun estime savoir ce qu’il doit faire en toute "auto-nomie" (se donner sa propre loi), indépendamment de ce que demande la communauté de l’État. La communauté ! On ne s’étonne pas des violences extrêmes rapportées ci et là parce qu’un quidam a demandé à un autre de porter son masque. "Moi" : what else ?

C’est donc l’État comme communauté humaine avec un projet commun qui est frappé. Dans le microcosme des écoles, toujours "un temps en avance", nous l’avons senti depuis des années. On nous a dit que nous étions juste de mauvais pédagogues, sans faire d’analyse de fond. Qu’il me soit permis de renvoyer aujourd’hui la balle à nos éminences. Si nous devions communiquer aux parents et aux élèves comme l’État le fait avec nous, ce serait la récré permanente.

(1) : Cf. l’opinion de Bruno Dayez à propos de la législation sur l’avortement (LLB 09/09).

Titre, chapô et intertitres sont de la rédaction.