Une opinion de Pascal Warnier, économiste, diplômé en sciences de l'éducation.

Sur mon chemin, un arbre ceint par un masque chirurgical. Tout à coup, ce végétal a pris des allures humaines.

Lundi 23 mars 2020. 7 h 30 du matin. Je me mets en route, à la fois libéré des derniers songes nocturnes et impatient de respirer l’air frais renouvelé par la nuit. Quoi qu’on en dise, le confinement oppresse un peu ces temps-ci. Des taches de couleur jaune attirent mon attention. Les forsythias et les jonquilles brillent déjà de mille feux dans la brume matinale. Je me sens vite délesté du poids qui me retenait encore jusque-là prisonnier de la nuit. La légèreté me gagne.

Sur mon chemin, un arbre ceint par un masque chirurgical. Tout à coup, ce végétal a pris des allures humaines. L’arbre et l’homme unis dans la même vulnérabilité. Il n’y a pas de plus beau et de plus fort symbole de cette si singulière et inédite période, pensai-je. En le regardant, cet arbre, ce devait être un jeune hêtre, j’ai cru voir un être humain, droit comme un i, me fixant du regard. Ce simple attribut de tissu bleu est devenu comme un trait d’union entre le monde végétal et le monde des hommes.

À ce moment précis, c’était une évidence pour moi. J’ai repensé à ce que plusieurs témoins disaient dans l’émission matinale de la RTBF. Des sportifs professionnels étaient venus exprimer leurs sentiments face au coronavirus et toutes et tous sans exception ont parlé de fragilité. "J’ai pris conscience de la fragilité humaine" dit un peu émue une triathlète de haut vol. Ces personnes, au top de leur force physique, capables de fournir des efforts inouïs, qui poursuivent sans cesse des performances élevées, accèdent tout à coup à la conscience de la fragilité.

Me reviennent également à l’esprit les quelques paroles échangées hier pendant ma balade, avec une connaissance, de loin en loin, en fin de journée. Lui était adossé à la porte de son jardin et moi appuyé sur mon bâton de marche, de l’autre côté de la clôture en châtaignier déjà bien altérée par le temps. C’est un homme actif, sexagénaire, qui me fait cette confidence: "Tu sais, nous n’avons pas l’habitude ma compagne et moi de vivre les uns sur les autres. Nous sommes bien souvent occupés à droite et à gauche. Alors, tu penses, rester confinés 6 semaines durant, ce sera une épreuve et l’appel à un dépassement de soi."

Voilà déjà les premiers effets que le long confinement qui nous attend va produire. La vie ne sera plus prioritairement ce que l’on fait, ce que l’on produit, ce que l’on possède mais également ce que l’on ressent, ce que l’on éprouve, ce que l’on est et c’est là précisément que vont se rejoindre la réalité du monde végétal et la réalité du monde humain, appelées toutes deux à recevoir en ces temps d’épreuve plus d’attention et plus de protection.

Les modes de vie et de travail d’avant le virus Covid-19 pourront-ils survivre ? Je ne peux pas m’imaginer que, pour ne prendre qu’un exemple, l’organisation du travail dans certaines entreprises du cyber-commerce, soumettant les employés de leurs gigantesques entrepôts à des conditions de travail indignes, puisse perdurer. Ces entreprises seront-elles balayées par la prise de conscience mondiale engendrée par la crise sanitaire du printemps 2020 ? J’ai subitement envie de crier, bas les masques ! Que toutes ces violences à l’égard de la nature et de l’être humain soit dénoncées, que nous n’ayons plus à devoir porter dans nos consciences le poids de tant d’injustice et d’iniquité sociales, de tant d’irrespect et de gabegie. "Enfin l’humain et plus seulement le fric", me lançait aussi une amie un peu plus tard sur mon chemin. Oui, l’occasion est unique alors il va falloir la saisir. Des tensions personnelles, sociales, politiques, géopolitiques se feront jour bientôt mais une re-naissance ne passe-t-elle pas par le moment douloureux de l’enfantement ?