Une opinion d'Eric De Plaen, juriste et guide-nature.

Les autorités bruxelloises persistent à vouloir bétonner la friche Josaphat, et à refuser un deuxième poumon vert sur Schaerbeek, qui en aurait bien besoin. Au-delà d’un intérêt poli (le cabinet du Ministre Président Vervoort a écouté les associations mais sans donner la moindre suite), les premiers marchés publics sont attribués avant même le passage du dossier au Gouvernement bruxellois et le lancement de l’enquête publique annoncée .

Une préoccupation citoyenne grandissante

La pétition "Sauvons la friche Josaphat" a recueilli près de 15 000 signatures de citoyens bruxellois. Le Manifesto #PlanB rassemble une dizaine d’associations représentatives (Natagora, Bral, Bruxelles-Nature, Bas les PAD, Collectif Sauvons la friche, Natuurpunt, Josaph’aire, Sauvons notre parc, Comité Médiapark).

L’intérêt pour la friche Josaphat est grandissant. Le dossier est devenu emblématique.

Le dérèglement climatique et la perte de biodiversité : on parle ou bien on agit ?

Les autorités publiques parlent beaucoup du dérèglement climatique et de la perte de biodiversité (disparition de 68 % de la biodiversité en 50 ans, d’après le WWF ) mais agissent en sens contraire. La minéralisation des sols, les inondations, les îlots de chaleur en été, les surfaces pour nourrir (très partiellement) la ville, et les zones naturelles accessibles aux habitants, sont ignorées ou aggravées par les Plans d’Aménagement Directeurs, plus particulièrement par le PAD Josaphat. La bétonisation verte n’existe pas. Il est facile de colorier un plan en vert, mais c’est une illusion.

On juge l’arbre à ses fruits, et les citoyens ont de la mémoire.

La nature en ville, c'est pour les pauvres ?

Bâtir autant que possible en ville pour réserver la nature à la campagne est une utopie (il n’y a pas de vases communicants entre les chantiers à la ville ou à la campagne). Diminuer la nature en ville est une injustice sociale pour les citadins qui n’ont pas de jardin. On ne comprend pas pourquoi des partis qui prônent la solidarité ne fassent aucun cas des nombreux citoyens, pour qui la nature est dans l’espace public ou elle n’est pas.

Si on veut que subsiste la nature en ville, il faut lui laisser un peu de place. Bruxelles est une ville de moins en moins verte. Les autorités bruxelloises ont annoncé leur volonté de déminéraliser l’espace public. On peut commencer par s’abstenir d’imperméabiliser ce qui ne l’est pas encore, au profit de la rénovation urbaine.

Oui mais, il faut loger les habitants …

Nature et logement en ville ne sont pas contradictoires. Le PAD Josaphat se base sur une augmentation de la population bruxelloise de 10.000 habitants par an, tandis que les dernières projections démographiques se limitent à moins de 2.000 personnes par an (pour une ville de plus d’1 200 000 habitants). La rénovation urbaine cède souvent le pas aux constructions neuves, qui augmentent l’emprise minérale sur la ville.

La crise sanitaire a démontré que les citadins ont besoin de nature comme de pain. Le logement de qualité, qu’il soit social, moyen ou à prix de marché, a besoin d’espaces naturels à proximité.

Et si, pour une fois, on en sortait par le haut ?

La friche Josaphat est une des dernières de cette taille en région bruxelloise(1). Elle contient une biodiversité extrêmement riche et constitue un important relais de migration. La compensation des dégâts environnementaux qu’entraînent les projets d’urbanisation, n’est tout simplement pas possible. Au contraire, la préservation d’un espace naturel continu, dont les traversées sont limitées, permet de conserver un réservoir de biodiversité.

Bétonner une des dernières zones naturelles subsistant en ville n’est pas digne du XXI° siècle. C’est vraiment impossible de changer d’avis ? Il n’y a pas de honte à renoncer à un projet daté. On peut bâtir ou rénover sur les surfaces déjà minéralisées, et laisser subsister la nature en ville là où elle existe encore.

(1) La friche du Keelbeek (20 ha de nature, quand même), à Haren, est en train de disparaître, pour laisser la place à une mégaprison, alors qu’il y avait moyen de rénover les prisons de Saint-Gilles et Forest.