Une chronique de Charles Delhez s.j.


Chers amis socialistes, vous avez mené de bons combats. Mais celui-ci n’est pas le bon.


Chers amis socialistes, vous revenez encore avec votre proposition de loi qui banalise l’avortement, rendu d’ailleurs médicalement de plus en plus facile. Je reviens donc encore avec mes protestations, à titre personnel !

"L’avortement restera toujours un drame", avait clamé Simone Veil en présentant son projet de loi qu’elle voulait dissuasive. Je crains que votre élargissement de la tolérance ne l’oublie et ne fasse d’un échec, quels qu’en soient les motifs, un droit. La dépénalisation partielle, dans les faits, a hélas permis que l’avortement devienne aussi une sorte de plan B ou de contraception, une option à côté d’autres, et non plus un problème de conscience. Si la loi n’indique plus quand un interdit est franchi, s’il n’y a plus de feu clignotant aux carrefours dangereux, cet acte apparaîtra, pour les jeunes de demain, comme une option parmi d’autres.

Enseignant pendant près de dix ans en Faculté de médecine à l’UNamur, j’ai pu me rendre compte à quel point l’évolution de la législation bioéthique a banalisé ces questions chez les jeunes. Que de fois leur ai-je entendu dire : notre travail nous a permis de réfléchir et nous voyons maintenant les choses tout autrement. Leurs opinions étaient en effet médiatiquement formatées. Aller à contre-courant est très difficile quand l’important est d’être dans le vent, une "ambition des feuilles mortes", aurait dit Gustave Thibon.

Je parle ici de la question législative et non des personnes. Je suis en effet disciple de ce prédicateur galiléen qui refusa de jeter la pierre sur une femme adultère, mais tout en reconnaissant que son acte demeurait un faux pas. Ce Jésus fut cependant capable de colère quand on touchait à des choses selon lui sacrées. Oui, la vie est sacrée et l’avortement arrête un cœur qui battait depuis des semaines, un cœur qui n’était pas celui d’un souriceau mais d’un être qui avait déjà en lui toutes les potentialités humaines.

Les arguments scientifiques ne manquent pas pour montrer qu’un processus continu est en cours dès la conception. Normalement, il doit se poursuivre. Par l’avortement, ce projet unique et autonome, dont "le nouveau conçu est lui-même l’architecte" (Flore Alessandro), est brutalement interrompu. Une nouvelle histoire humaine, dont la finalité était l’homme accompli, commençait et devait se poursuivre jusqu’au moment du dernier souffle. C’est en effet au dernier trait sur la toile qu’un peintre peut se réjouir de son œuvre, mais tout était déjà dans le premier coup de pinceau.

Je peux comprendre l’argument qui est d’éviter les avortements clandestins. Mais les chiffres montrent aussi les effets collatéraux. Ne faut-il pas agir en amont, par une éducation à l’affectivité et à la sexualité, pour éviter des amours peu matures, ludiques et sans maîtrise ? L’être humain a fait de l’instinct de reproduction nécessaire à la vie un geste relationnel que l’amour illumine. Ceci doit se réapprendre à chaque génération. C’est là qu’il faut mettre notre effort. Ne détricotez pas ces valeurs que notre civilisation a mis tant de temps à honorer. Il a par exemple fallu attendre le 4e siècle pour que l’Empire romain condamne l’infanticide des nouveau-nés.

Le travail d’un politicien n’est pas d’aller dans le sens de la clameur populaire, mais de prendre distance. Votre idéal devrait pouvoir vous donner le courage de légiférer parfois à contre-courant. Ce n’est pas parce qu’une position est en minorité démocratique que le bien change de camp. Même si l’éthique et le légal ne sont pas identiques, le légal doit tout faire pour se rapprocher du bien éthique.

De grâce, ne banalisez pas le drame. Quand on comprendra, il sera trop tard. S’il ne nous reste plus la vie, que nous restera-t-il ? Les valeurs, même boudées, restent des valeurs. Chers amis socialistes, vous avez mené de bons combats : la dignité de la classe ouvrière, la promotion de la femme, la sécurité sociale… Merci ! Mais celui-ci n’est pas le bon.