Opinions

Porte-parole des Evêques de Belgique

Il y a 40 ans, le 24 juin 1967, Paul VI publiait son Encyclique Sacerdotalis caelibatus. L'Occident vivait alors en pleine révolution sexuelle et celle-ci ne laissait pas indemne le clergé. Durant ces années de turbulences, des milliers d'ecclésiastiques "jetèrent leur soutane aux orties" pour fonder un foyer. La question était inévitable : fallait-il que l'Eglise catholique revoie sa discipline de n'ordonner prêtre que des hommes se sentant appelés au célibat ? Dans son Encyclique, Paul VI énumère avec franchise les arguments en faveur d'un tel changement de la discipline : "Beaucoup d'objectants relèvent une difficulté dans le fait que la discipline en vigueur fait coïncider le charisme de la vocation sacerdotale avec le charisme de la chasteté parfaite comme état de vie du ministre de Dieu dès lors ils se demandent s'il est juste d'écarter du sacerdoce ceux qui auraient la vocation sacerdotale sans avoir en même temps celle du célibat. Le maintien du célibat ecclésiastique dans l'Eglise causerait en outre de très graves dommages là où la pénurie du clergé --que le Concile lui-même a reconnue et déplorée avec tristesse --crée des situations dramatiques et des obstacles à la pleine réalisation du dessein divin du salut, allant jusqu'à compromettre la possibilité même de la première annonce de l'Evangile. D'aucuns en effet imputent l'inquiétante diminution numérique du clergé au poids que représente l'obligation du célibat". Le Pape, reconnu pour son ouverture à la modernité, n'en conclut pas moins Nous estimons donc que la loi du célibat actuellement en vigueur doit, encore de nos jours et fermement, être liée au ministère ecclésiastique elle doit soutenir le ministre de l'Eglise dans son choix exclusif, définitif et total de l'amour unique et souverain du Christ, du dévouement au culte de Dieu et au service de l'Eglise, et elle doit qualifier son état de vie aussi bien dans la communauté des fidèles que dans la société profane" (n°14).

Il y a 40 ans, beaucoup de nos contemporains comprenaient et partageaient cette position : Il était sage de souhaiter que "l'homme du sacré" soit un homme consacré, un homme ayant reçu l'appel à renoncer aux légitimes joies du couple et de la famille pour être tout à Dieu et tout aux hommes. Aujourd'hui, la discipline de l'Eglise semble en décalage avec les moeurs de la société. Le célibat des prêtres est ressenti par beaucoup, au mieux comme "étrange", au pire comme "suspect". Voilà pourquoi - à l'heure de la désaffection des églises - ce sujet assure toujours un excellent taux d'audimat à chaque passage TV. Quand se mélangent Dieu et le sexe, cela forme un sulfureux cocktail qui attise bien des petites curiosités. Ainsi, plus d'un journaliste m'a déjà demandé dans le blanc de la caméra, avec un petit sourire en coin " Hé, hé... ! Comment vous faites pour ne pas craquer lors que la vraie question à poser est : "Expliquez-moi : Pourquoi vivez-vous cela ?"

Rappelons que la voie du célibat n'est pas une obsession des papes actuels ou de la curie romaine, mais une tradition aussi vieille que le christianisme. Plus fiable que le Da Vinci Code, la mémoire chrétienne enseigne que Jésus n'était pas marié. A sa suite, il conseillait aux disciples qui le pouvaient, de rester "eunuques à cause du Royaume." (Matthieu 19, 12). Depuis ses origines, l'Église défend une double logique : Elle reconnaît le mariage comme un signe tangible de l'amour de Dieu, mais honore le célibat pour le royaume car celui-ci souligne "dans la chair" la priorité du spirituel sur le temporel. Ainsi saint Paul, qui conseille le célibat à ceux qui en ressentent l'appel : "Je voudrais que tous les hommes fussent comme moi mais chacun reçoit de Dieu son don particulier, celui-ci d'une manière, celui-là de l'autre. Je dis toutefois aux célibataires et aux veuves qu'il leur est bon de demeurer comme moi." (Première lettre aux Corinthiens 7, 7-9.)D e tels conseils devinrent plus contraignants à partir du IVè siècle (Pape Sirice (386), les Concile régionaux de Carthage (390, 401) et Tolède (400). Une certaine abstinence sexuelle fut même demandée aux évêques qui étaient mariés. Soyons francs : toutes les motivations d'une pareille évolution n'étaient pas angéliques. Il y avait aussi la philosophie néo-platonicienne ambiante qui déconsidérait ce qui était corporel, ainsi que l'antique coutume de l'abstinence rituelle des prêtres païens, sans oublier le désir plus prosaïque de protéger les importants patrimoines ecclésiastiques contre des héritiers en ligne directe... Mais de telles considérations restaient secondaires. Le moteur principal de la promotion du célibat au sein du clergé était une intuition spirituelle : avoir comme pasteur un homme dont la vie affective manifestait la primauté absolue du spirituel en imitant avec radicalité le mode de vie célibataire du Christ, était un signe fort de la puissance de l'Évangile. Evêques et prêtres sont davantage que des baptisés en situation de responsabilité. Malgré toutes leurs limites humaines, ils sont un signe tangible - un sacrement - du Christ qui rassemble et dirige son Église. Le célibat consacré souligne cette symbolique. Il manifeste jusque dans la chair du prêtre que celui-ci est un symbole vivant (je le répète, malgré son péché) du Christ qui a "épousé" l'humanité en l'aimant jusqu'au don de sa vie.

Lors du concile "in Trullo" (692), les orthodoxes ont fixé leur pratique. Ils n'ordonnent que des évêques célibataires, tout en admettant des hommes mariés au degré subordonné de prêtre. Les communautés catholiques romaines de rite oriental pratiquent aujourd'hui encore cette discipline (Ukraine, Liban,...). L'Église catholique de rite latin a, quant à elle, confirmé sa pratique séculaire sous forme juridique lors du deuxième Concile du Latran (1139) en demandant de n'ordonner prêtre ou évêque que des hommes se sentant appelés à vivre le célibat pour le Royaume.

La discipline catholique latine offre au sacerdoce une "coloration" toute particulière. A la suite de Paul VI, notre pape Benoît XVI et la majorité des évêques pensent que pareille coloration représente une telle richesse pour l'Eglise, que changer la tradition sur ce point serait une erreur. C'est à eux que revient la responsabilité d'en décider. A l'instar de l'abbé Pierre, nombre de catholiques ne partagent pas cet avis et l'expriment. Cela fait partie de leur droit de baptisés (canon 212 §3 du Code de droit canonique).

Tout le monde n'a malheureusement pas la stature spirituelle de l'abbé Pierre. Beaucoup ne se contentent pas de demander un changement de la discipline du célibat. Ils ajoutent que l'engagement au célibat n'a plus aucun sens de nos jours et qu'ils décourageraient un jeune désireux de s'engager sur cette voie. Ceux-là n'en soulignent que davantage la dimension prophétique - voire révolutionnaire - d'un clergé célibataire dans une société qui distille comme "dogme" que, privé de vie sexuelle active, l'homme mène une existence amputée.

J'invite ces critiques à rendre visite à un des séminaires de notre pays : ils y verront des jeunes gens bien dans leur peau et totalement de leur époque. Ils constateront que ces séminaristes sont heureux d'avoir ressenti un appel à faire de toute leur vie un signe explicite du Christ qui se consacre à l'humanité.

Même s'ils sont moins nombreux aujourd'hui, séminaristes et prêtres sont un cadeau précieux, non seulement pour l'Eglise, mais aussi pour notre société qui oblitère si aisément les enjeux spirituels de l'existence. Alors, si d'aventure vous en croisez un, que votre première question ne soit pas la demande adolescente "Comment vous faites pour ne pas craquer?", mais bien :" Expliquez-moi : Pourquoi vivez-vous cela ?"

Titre et sous-titre sont de la rédaction